Le genre
Meillet a observé que le caractère dérivé du genre féminin par rapport au masculin n’a pas de causes linguistiques, parce que le féminin est toujours dérivé du masculin, jamais la forme principale, et on ne peut évidemment qu’en songeant à la situation sociale respective de l’homme et de la femme à l’époque où se sont fixées ces formes grammaticales. Cela est encore plus évident si l’on considère non seulement les dissymétries grammaticales, mais les dissymétries sémantiques. En effet, même dans les cas où se trouvent des parités de formes morphologiques, la dissymétrie sémantique reste forte, et le terme féminin acquiert souvent une connotation négative par rapport au terme masculin correspondant.
On pense à tort que la langue est statique, qu’elle demeure inchangée et immuable, scellée et enfermée dans des dictionnaires et des grammaires, mais c’est faux, elle évolue reflétant les nouvelles réalités politiques et sociales. La féminisation a été longtemps perçue avec hostilité (acte politique qui dépasse la linguistique), bien que beaucoup de pays, notamment le Canada, au cours des 30 dernières années, aient démontré une grande ouverture spirituelle vers ce thème.
Incertitude des processus en voie de cristallisation
- Participe présent des noms (-tant dans la grammaire traditionnelle) qui devient –teuse ou –trice (chanteuse-chantant, directrice-dirigeant)
- Les noms qui se terminent par –eur, lesquels connaissent trois correspondants féminins: -euse, -trice et –eure
- Connotation négative, comme dans le cas de "entraineuse". En matière d’emploi, on la retrouve fréquemment: ingénieure, superviseure
- Il y a des formes attestées depuis plus longtemps, tels que traductrice, animatrice, réalisatrice
Le genre remplit essentiellement une fonction de classification des objets que la langue doit désigner. Les expressions linguistiques sont des formes qui organisent notre perception de la réalité et sa construction symbolique. Le lexique regorge de qualifications et de termes qui servent à déterminer l’échelle d’acceptabilité et la désirabilité de la femme, surtout en ce qui concerne la sphère sexuelle. Le corps de la femme constitue souvent la base métaphorique, la source d’injures et de langage scandaleux, il suffit de penser au travail accompli par Guiraud où il a envisagé le lexique concernant la sphère de la sexualité dans le français moderne, en trouvant environ 600 synonymes de « prostituée ».
Cette représentation de la sexualité, et le langage qui en découle, est d’origine entièrement masculine. Ces images et ces mots reflètent une expérience qui est vécue et traduite uniquement par les hommes. La sexualité masculine constitue la métaphore fondamentale à travers laquelle nous imaginons et représentons toute la réalité psychique.
Le fait que le masculin l’emporte sur le féminin n’a jamais été expliqué dans les grammaires jusqu’à la deuxième moitié des années 90 avec H. Mais depuis 1981, elle disparaît dans le Code du français courant, que Bonnard substitue à sa grammaire. Toutefois, cette règle a des racines anciennes :
- Bouhours 1675 : le bon père écrit en que quand les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte.
- Beauzée 1767 : N. en affirme que le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femme. La règle a été répétée dans les écoles.
Mais aujourd’hui, on cherche de lui substituer la règle de proximité : l’accord de l’adjectif ou de participe passé peut se faire non au masculin, donné comme genre indifférencié, mais avec le nom le plus proche, quel qu’en soit le genre.
Certaines linguistes, tel que Togeby en 1965, arrivent à considérer le genre comme dépourvu d’une signification quelconque. Millet dit que le genre grammatical est l’une des catégories grammaticales les moins logiques, pour Lyons du point de vue sémantique, les distinctions de genre entre les noms sont redondantes.
Il y a une vision patriarcale, fortement déséquilibrée, fondée des stéréotypes persistants qui impliquent la supériorité sociale de l’homme par rapport au rôle subordonné des femmes. Aussi dans la désignation des professions, voire en anglais et en néerlandais (langues parlées dans des pays où on a beaucoup débattu et légiféré sur ces problématiques), persiste une vision hégémonique selon laquelle la femme, comme expliqué ci-dessus, est définie, par rapport aux autres et en particulier dans son rôle familial, comme « épouse » et « mère » : « he » pour désigner les parlants dont il n’est pas possible d’identifier le sexe. On introduit de plus en plus la forme s/he qui respecte la double possibilité de référence ou même le féminin « she » pour indiquer masculin et féminin.
On est passé de l’usage général de –man dans les mots composés tels que « chairman » (président) ou « mailman » (facteur) à son remplacement par des termes non marqués par genre, c’est-à-dire « chairperson » et « mailperson », déjà intégrés en 1977 dans le « dictionary of occupational ».
Parfois on constate des attentions en ce sens depuis l’Antiquité, quand on distinguait « chirurgien » et « chirurgienne » (on atteste cyrurhienne en 1350), drapier et drapière (drapiiere, drappiere en 1344), mire (du latin medicus) et miresse (avec sa première attestation en 1350), « tisserand » et « tisserande » (apparue en 1338) ou quand, en 1645, Mazzarino confia une mission en Pologne, à Renée Du Bec (laquelle devait emmener comme épouse au roi Ladislao IV sa future femme, la princesse Marie de Gonzague), en la nommant « ambassadrice extraordinaire ».
L’égalité des sexes constitue un des objectifs de l’Union européenne depuis qu’elle a explicité, dans les années 1970, une législation visant à assurer l’égalité entre hommes et femmes sur le lieu de travail. Le langage, toutefois, ne s’avère pas inclus dans les outils nécessaires afin de réaliser l’égalité.
- Il n’est pas pris en compte dans le « Règlement du Parlement européen et du Conseil » qui en 2006 créa un « Institut européen pour l’égalité des genres ».
- Dans la « feuille de route pour l’égalité entre les femmes et les hommes », COM (2006), où la Commission européenne identifiait, parmi les 6 domaines prioritaires d’action communautaire en faveur de l’égalité des genres pour la période 2006-2010, l’élimination des stéréotypes de genre dans la société et, notamment, dans l’éducation, dans la formation, dans la culture et dans les moyens de communication/médias.
- Ancienne référence à la langue a été observée, même pas dans la dernière « Feuille de route pour l’égalité entre les femmes et les hommes » 2011-2016.
La seule exception est la brochure « La neutralité de genre dans le langage » utilisé au Parlement Européen, publié en 2008, où l’usage de la langue est mis en relation avec les questions de genre, tel qu’il ne manque pas de précisions telles que « il y a par exemple des femmes qui préfèrent d’utiliser la forme masculine de leur profession ».
- Masculin générique : les termes masculins font référence aux hommes comme aux femmes, en incluant les deux sexes « certains politiciens ont démissionné » / « l’homme de la rue »
Dans le même sens, on parle de servitude grammaticale pour le phénomène linguistique de l’accord, selon lequel entre des mots masculins et féminins on fait l’accord au masculin : « filles et garçons étaient tous dans les bras de leurs parents ».
Termes professionnels masculins, quand le référent, connu et spécifique, est une femme, comme dans cet extrait de parler quotidien: « le chauffeur de taxi de Bergame, ou plutôt c’était une femme, a trouvé tout de suite le magasin ». On peut citer parmi les exemples d’asymétrie femme/homme analysés dans le « Thesaurus » de l’italian :
- Versione 1998, sous « uomo » apparissait l’entrée « individuo », sous « donna » celle de « domestica »
- Version 2002 : A « donna » correspond « amante, ganza, dama », à « uomo » le corrélatif « adulto »
- La femme est « collaboratrice domestica », l’homme « operaio » ou « soldato »
- Le male le « uomo aitante », tandis que la femelle est « persona timida, debole »
On note la présence de certains termes, tels que « deputata », « soldatessa » et « avvocate ». Il manque de mots tels que « matriarca » et « femminismo », parole cette dernière qui apparait à tort dans le réseau lexical du « thesaurus » comme antonyme de maschilisme.
Les alternatives pour répondre aux problématiques du genre
Les alternatives, pour répondre aux problématiques du genre au niveau de la langue, sont essentiellement deux :
- Engendering : féminisation de la langue par l’intermédiaire d’explicites marques de genre, même non habituelles (comme « la giudice », le « splitting » ou l’usage de la forme double)
- De-gendering : neutralisation du genre avec des termes neutres, comme dans le cas de « chairperson » ou des mots épicènes. Les deux mécanismes répondent au même besoin : rendre visible la présence de la femme « en reconnaissant la pleine dignité de statut et évitant que leur rôle soit obscurci par un usage non conscient de la langue »
Parmi les autres propositions notons les suivantes :
- Les termes en –o, aio/ario, qui changent en –a, aia/aria (architetta, avvocata)
- Les termes en –iere qui changent en –iera : infermiera
- Les termes en –sore qui changent en –sora (assessora)
- Les féminins en –essa correspondants aux masculins en –(s)ore qui sont remplacés par de nouvelles formes en –(s)ora (professora)
- Les termes en –tore, qui changent en –trice (ambasciatrice)
On constate aussi la mise en avant de l’article féminin sans ajustement morphophonétique au féminin :
- Les termes en –e ou en –a : parlamentare
- Les formes italianisées de participes présents latins : agente
- Les composés avec capo (capofamiglia)
Deux aspects discriminatoires
- L’annulation du titre de la femme (tandis que les lignes directrices édictées sur ces thèmes insistent toujours sur l’usage du terme professionnel précise aussi à l’égard des femmes)
- La corrélation de l’appellation à l’état civil (sposato/non) dans le cas de la femme, mais non dans le cas de l’homme, qui est toujours « signore », et non « signorino »
Un fort rappel à la nécessité d’utiliser un langage non discriminatoire arriva avec la Directive 23 mai 2007 « mesures visant à assurer l’égalité de traitement et l’égalité des chances entre les hommes et les femmes dans les administrations publiques ». Politiquement ou linguistiquement correct, masculin et féminin : usages courants de la dénomination de charges et professions où les administrations publiques étaient invitées à utiliser dans tous les documents de travail (rapports, circulaires, règlements, etc.) un langage non discriminatoire et, donc, à utiliser le plus possible des substantifs ou des noms collectifs incluant les personnes des deux genres (par exemple « persone » au lieu de « uomini », « lavoratore » et « lavoratrici » au lieu de « lavoratori »).
Dans le DPR 14 mai 2007, n 115, pour quelques jours plus tôt, l’usage exclusif du genre masculin règne encore en Italie.
En Italie
Suite à la réforme du titre V de la Constitution arrivée en 2001, les municipalités, les provinces et les régions ont proposé de louables initiatives individuelles, mais non coordonnées, ainsi qu’il n’est pas rare de trouver, aussi dans la même région, des comportements différents. Dans le Statut de la Région Toscane, entré en vigueur le jour 11.2.2005, à l’article 82, on lit « l’usage, dans le présent Statut, du genre masculin pour indiquer les sujets titulaires de droits, charges publiques et statuts juridiques s’entend par référence aux deux genres et donc répond seulement à des besoins de simplicité du texte », tandis que le Statut de la Municipalité de Pise, article 3-12, stipule que « il faut utiliser un langage non discriminatoire. Les charges sont exprimées au féminin ».
Suisse italienne
En Suisse, des propositions pour mettre en œuvre l’égalité de traitement linguistique de la femme et de l’homme dans les textes officiels ont été formulées par les autorités suisses à travers les « instructions de la Chancellerie fédérale pour l’établissement des textes officiels en italien du 2003 ». En 1981 dans la Constitution fédérale suisse, on propose le principe de l’égalité entre homme et femme, lequel a été suivi par des demandes officielles afin que l’égalité soit réalisée par l’Administration fédérale aussi sur le plan linguistique. On doit se rappeler la récente publication de la brochure « Egalité de traitement linguistique », qui propose quelques suggestions pour réaliser la parité linguistique entre l’homme et la femme dans les langues. L’administration, à travers l’élimination des usages linguistiques discriminatoires, ne donne plus de visibilité aux femmes.
Le français
- Grammaire de Port Royal
- Le Code civil de Napoléon en a perpétué les intentions
- Le décret de tolérances orthographique de 1977
- La « guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions »
La préface
De 1884 à 1986, la Commission de terminologie s’est penchée sur la question de la féminisation sous la présidence de Benoite Groult. Peu de temps après, la circulaire de Jospin, Premier Ministre, invitait à recourir aux appellations féminines pour les noms de métier, de fonction, de grade ou dès lors qu’il s’agit de termes dont le féminin est d’usage courant.
Parmi les techniques de féminisation citons :
- Le doublement de l’article, comme dans « le ou la chef de presse »
- L’emploi des termes collectifs, tels que « l’équipe, corps, service »
- La reformulation avec le lieu où on réalise l’action, plutôt que l’individu qui l’accomplit (l’action et non l’acteur, l’autorité et non la personne)
- La préférence du lieu de la fonction : assumer les responsabilités de tutorat et non assumer les responsabilités de tuteur
- La précision de l’unité administrative : « le service des archives est responsable de la conservation des documents et non un archiviste est responsable de la conservation des documents »
- Emploi de l’ellipse pour éviter les répétitions, par exemple « un technicien ou une technicienne »
- Le recours à une barre oblique (dans les textes argumentatifs et réglementaires exemple :: signature du/de la titulaire)
- Emploi de termes génériques : personnel et non employés
- Emploi du pronom indéfini « étudiants et étudiantes »
- Relatif épicène « l’étudiante ou l’étudiant »
- Personnel : des étudiantes et étudiants
- Utilisation de l’adjectif indéfini : on demande la collaboration de chaque membre
Le choix d’une expression
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