Introduction
Qu’est-ce que la littérature de Sartre est un essai paru dans la revue « Les Temps Modernes » en 1948, puis modifié et publié dans le volume « Situations n°2 » et puis en seul volume. Il y a eu différentes éditions parce que l’essai doit être adapté : il a suscité les réactions du public et donc l’auteur sent la nécessité de dialoguer avec le public.
Contexte historique et fondation de la revue
Il commence l’élaboration de l’essai en 1944, en pleine guerre : la France est occupée et presque détruite, violée par les troupes allemandes ; la situation de l’Europe entière est la même qu’en France. On a la perception qu’il s’agit de la fin de la civilisation occidentale. Pas seulement les villes, mais c’est surtout l’esprit qui est détruit. Pour cette raison-là Sartre et un groupe d’intellectuels donnent vie à la revue Les Temps Modernes, qui doit faire face à beaucoup de problèmes déjà à partir de sa fondation. Comme le pouvoir politique avait la nécessité de contrôler l’opinion publique, il le faisait à travers une censure qui passe par l’impossibilité d’avoir accès au papier.
Sartre écrit un manifeste pour l’engagement des écrivains : en effet il faut s’interroger sur le rôle de ceux qui écrivent, parce que toute production de l’esprit a une retombée sur la vie publique. L’objectif est d’empêcher d’autres guerres et sauver l’humanité, qui est en danger. Ce qui était important était de réunir des intellectuels pour s’organiser presque militairement en utilisant l’arme la plus importante, l’écriture, et gagner la bataille. Le gage était la liberté. Ce manifeste sera accepté par les uns et mis en discussion par les autres : sa position a été aussi banalisée par les écrivains plus âgés que Sartre, ceux qui avaient connu la 1ère guerre mondiale et avaient déjà combattu. Les écrivains parmi les 2 guerres auraient dû être les chiens de garde du pouvoir, il aurait dû y avoir une interlocution avec la politique.
C’est justement en pleine guerre qu’il écrit cet essai et il a le but de définir l’engagement, le rapport entre écrivain et écriture et ce que signifie littérature engagée, écrivain engagé : il s’agit donc d’une réflexion sur la condition de l’écrivain, sur la force qu’il doit acquérir quand il doit intervenir face au pouvoir, sinon son rôle n’a pas de sens.
Sartre était un écrivain qui s’était formé à l’école normale, donc sur les classiques et les textes de la tradition, et pour cela il a une position privilégiée à l’intérieur de la société. Il avait pu étudier Mallarmé et sa conception de la littérature comme fait élitaire, mais s’en est éloigné en proposant une parole littéraire conçue comme arme et qui parle à une masse, pas à quelques élus. L’intellectuel n’est pas un privilégié, c’est quelqu’un dont la société a besoin.
1 Institutions que Napoléon avait créées pour former les enseignants et les fonctionnaires de l’État.
L’Europe, la masse et le contexte politique
À ce moment-là l’Europe se trouve écrasée entre l’URSS et les États-Unis : il s’agit de deux façons de concevoir le monde, deux idéologies complètement différentes, le communisme d’un côté et le capitalisme de l’autre. Ces 2 forces produisent une sorte de champ magnétique et elles tiennent seulement si elles sont immobilisées : cet état de conflit est appelé Guerre Froide. En effet en Europe il y a un certain intérêt pour le socialisme, pour l’idée d’une société plus juste, parce que les conditions du développement industriel ont déterminé l’exclusion de la classe prolétaire de la vie politique. Pour Sartre il s’agit d’agir comme écrivain et intellectuel pour parler à un nouveau sujet qui a remplacé la hiérarchie sociale précédente, la masse, c’est-à-dire le grand public, un nombre très élevé de personnes qui ont accès à la consommation et à l’instruction et qui ont des instruments, mais qui n’ont pas de conscience et qui sont donc manipulés et manipulables.
2 C’est un sujet tellement important à la fin du XX siècle et tellement intéressant qu’à cette époque commencent les études sur la psychologie de la masse.
Ce qu’il fallait faire selon Sartre c’était de rapprocher la littérature au grand public. Il faut prendre conscience de ce qui entoure la France, pas s’intéresser seulement au fait que la France et l’Europe en général sont sorties de la guerre. Il faut prendre en compte aussi les hostilités entre les pays, les équilibres entre les puissances du monde : il y a des pays qui exploitent d’autres pays, ce qui a provoqué par exemple la guerre d’Indochine contre la colonisation française. Sartre dénonce le colonialisme français : sa parole est urgente, parce que le monde est en train d’aller vers la destruction. Il demande aux écrivains de prendre position. C’est pour la force avec laquelle il s’est battu qu’il est devenu le symbole de la génération du ’68.
Littérature engagée et littérature militante
Quand on parle de littérature engagée on ne doit pas faire de confusion avec la littérature militante, c’est-à-dire la littérature qui porte un signe politique et qui a un projet politique précis. La littérature engagée ne doit pas être prise comme littérature de l’engagement, qui indique des genres littéraires qui ont à cœur un discours social et politique fortement orienté et qui est donc une littérature qui naît dans l’urgence pour répondre à des thématiques d’ordre social et politique et elle a des finalités de propagande politique (ex. c’est le cas de la littérature et de l’art fasciste ou soviétique, ou encore la littérature des Lumières et l’écriture de Zola).
La question centrale dans l’essai de Sartre est donc la question de l’engagement. La littérature engagée est défendue par la revue Les Temps Modernes à partir de 1945. Sartre et Simone de Beauvoir, qui ont constitué dans la 2ème moitié du XX siècle le modèle de couple moderne, sont parmi les principaux acteurs de la revue. Cette idée de littérature engagée lancée par Sartre est au centre du débat littéraire et philosophique après la guerre : la sortie de l’essai provoque des réactions (même des réactions dures) et Sartre se lance dans un débat ininterrompu pour démasquer le jeu des écrivains et pour proposer un nouveau type d’écrivain qui puisse agir dans le présent, un intellectuel.
Poser la question « Qu’est-ce que doit être la littérature ? » en 1945 et chercher à théoriser une littérature à cette période-là signifie proposer une littérature pour ce moment-là, parce que la littérature d’une époque est le regard de cette époque sur le présent et sur le monde. Selon Sartre on a besoin d’écrivains qui participent au monde social : si ces écrivains sont dans le monde, ils doivent intervenir à travers leur œuvre dans les faits et les débats du temps. Cette idée de l’engagement se fonde sur la conviction que la littérature change selon l’époque et donc elle met en relation l’écrivain avec le lecteur chaque époque de manière différente. L’homme doit produire un message qui peut changer le monde (on ne s’intéresse pas à la littérature du fantastique) : l’écrivain n’a pas de choix, il doit s’engager à travers son art dans son temps. Central dans la théorie de Sartre est la question de la responsabilité de l’écrivain : il est responsable de ce qu’il écrit, donc il doit assumer avec responsabilité toute la pesanteur et tout le sérieux de son rôle. Sartre s’oppose à une littérature qui se centre sur la poésie pure, sur la littérarité.
La parole comme action
Ce que Sartre demande à l’écrivain c’est de s’engager à fond. Si on s’était engagé avant, tout ce qui s’est passé ne se serait pas produit : il s’est agi d’un manque de suffisant engagement. Selon Sartre, comme l’homme est un animal langagier, l’écrivain a l’arme la plus puissante, un outil de travail très efficace, la parole. Il faut savoir l’utiliser, l’écrivain doit être un expert du langage et doit être responsable pas seulement pour soi-même et pour ce qu’il dit mais aussi pour les autres, pour ce qu’ils disent et pour ce qu’ils cachent (surtout les politiciens) : lorsque l’écrivain l’utilise, son écriture devient un acte, car dire, c’est faire, dire pour l’écrivain, c’est changer le monde. Pour une jeune génération qui veut changer le monde, c’est significatif d’écouter un intellectuel qui dit qu’il faut construire une nouvelle société à travers le langage (il s’agit des jeunes qui luttent contre la guerre du Vietnam et la domination française en Indochine).
Avant la guerre l’Allemagne était déjà vue comme un élément dérangeant et dangereux : le pouvoir politique allemand avait compris qu’il fallait discipliner la masse de manière méthodique. En quelque sorte l’Allemagne avait appliqué ce que Paul Valéry avait théorisé dans Une conquête méthodique (de l’Europe), qui montrent comme on domine la masse d’un point de vue économique, politique (ce sont les désirs de la masse qui comptent).
3 L’expérience de “l’horreur sacrée” de Denis de Rougemont lorsqu’il se trouvait à Nuremberg au moment d’une manifestation nazie : il a vu la foule qui était prise d’une sorte d’hystérie, acclamant frénétiquement Hitler au moment de son arrivée.
L’espèce humaine est naturellement engagée, elle est constamment en communication ; c’est à travers la communication avec le monde qu’elle conquiert la chose la plus importante, la liberté. L’écriture est donc pour l’homme un instrument de libération. L’homme libre doit s’adresser à des hommes libres et le sujet auquel il doit s’intéresser est la liberté. À propos de ce thème on peut faire référence à l’expérience de Sartre dans un camp de concentration nazi : on lui avait demandé d’écrire une pièce théâtrale pour entretenir les officiers du camp à l’occasion Noël. Il écrit Bariona, l’histoire d’un contrôleur d’impôt dans une province de l’empire romain en Galilée ; l’empereur impose pour la richesse de Rome des impôts très lourds et donc les habitants des provinces se trouvent en difficulté, mais ils n’ont rien pour se révolter, et donc ils décident de ne pas avoir d’enfants, ce qui mènera à la mort de la communauté. Il s’agit d’une pièce dangereuse pour son contenu, mais il l’a pu représenter dans le camp grâce au fait qu’il parle sur 2 plans, le passé fictionnel et le présent, il a un double référent et le discours peut se renverser.
Le théâtre et la prose en général sont dangereux pour le pouvoir, parce qu’ils donnent plus de pouvoir à la parole. Il privilégie la prose par respect à la poésie, parce que selon lui la poésie, la musique et la peinture ne produisent pas des actes de parole.
Sartre professeur et Arlette Elkaïm Sartre
Sartre a été professeur de philosophie dans un Lycée, ce qui lui a permis de vivre au Havre, une ville de mer, dans un contexte provincial, ouvrier. L’enseignement l’a mis en contact avec des jeunes esprits et lui a fait sentir la nécessité de développer leur intelligence.
La préface de beaucoup de textes de Sartre a été écrite par Arlette Elkaïm Sartre, jeune africaine que Sartre a adoptée en 1964 ; à sa mort Arlette a hérité tout le patrimoine intellectuel de Sartre, tous les documents inédits de l’auteur, mais elle n’a pas concédé aux éditeurs de publier tout ce matériel. Beaucoup de documents de Sartre et de Simone de Beauvoir (ceux qui ont à voir avec Sartre) ont été bloqués par l’interdiction d’Arlette, qui de cette façon a empêché aussi la publication de l’œuvre complète de Beauvoir.
Dans la préface de Qu’est-ce que la littérature Arlette parle des attaques que Sartre a subies après la publication de l’essai. Les attaques étaient dirigées surtout contre l’idée de la littérature engagée, mais pour Sartre s’engager ne signifie pas s’inscrire à un parti (les artistes les plus mauvais sont ceux qui sont asservis à une idéologie, parce qu’il ne travaille pas sur le langage pictural ou poétique mais sur l’expression de l’idéologie). Les critiques qui proposaient de s’engager aussi en poésie et en musique et ceux qui voyaient cette littérature engagée comme une forme de populisme sont considérées par Sartre des sottises.
Les vraies questions à se poser, qui identifient aussi les parties dans lesquelles l’essai peut être divisé, étaient « Qu’est-ce que la littérature ? Pourquoi et pour qui on écrit ? Qu’est-ce qu’écrire ? ». Ceux qui disent qu’on ne peut pas prétendre l’engagement des produits de la poésie ou de la musique font ce discours tout simplement pour démontrer qu’une théorie littéraire est inaccessible ; Sartre objecte que faire ce discours signifie que les arts sont parallèles, mais c’est absurde, parce que le parallélisme n’existe pas.
Poésie, peinture et langage
Les signes et les couleurs ne renvoient à rien dans l’extérieur ; le peintre ne veut pas tracer des signes sur la toile, il veut créer quelque chose (ex. toile de Tintoret qui représente un ciel percé par une lumière jaune : il n’a pas choisi le jaune pour indiquer l’angoisse, mais a créé l’angoisse avec ce couleur). Par contre l’écrivain doit se mesurer avec la signification : la poésie et la prose utilisent le même matériel, la parole, mais la poésie se rapproche de la peinture et de la musique et donc elle se sert de la parole de façon différente, ou mieux, elle sert la parole, elle se pose au service de la parole pour la valoriser.
Les poètes refusent d’utiliser la poésie, de rendre utile la parole ; ils creusent dans le langage pour créer une union entre mots qui ne renvoie pas au monde extérieur et ils ne pensent pas qu’ils doivent donner un nom aux choses, parce qu’ils ne considèrent pas les mots comme des signes qui ont un référent à l’extérieur.
4 Très souvent on reproche à Sartre qu’il n’aime pas la poésie parce qu’il en publie peu sur sa revue, mais il disait qu’en réalité c’est la preuve qu’il l’aime trop. Selon Sartre l’école a mené les jeunes à perdre le sens de la beauté du langage et de la poésie, qui est la possibilité de faire musique avec les mots.
Par contre le prosateur se rapproche d’un parleur, qui utilise le langage pour nommer et indiquer les choses dans l’extérieur ; dans ce cas les mots sont le prolongement de ses sens. L’utilisation qu’on doit faire de la parole dans la littérature engagée est celle du mot comme signe, comme un son qui correspond à un objet référent dans le monde. Le fait c’est que la prose est utilitaire par nature : le prosateur est celui qui utilise le langage pour produire un message qui doit désigner des choses dans le monde (ce qu’on appelle langage utilitaire), alors que le poète fait un usage non utilitaire, vain du langage (ex. Sartre mentionne Monsieur Jourdain, le protagoniste de la pièce Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, qui « fait de la prose sans le savoir », c’est-à-dire dans le langage courant qu’il obtient des résultats sans le savoir et qui est donc un homme qui se sert des mots comme un prosateur).
L’écrivain est un parleur, celui qui transforme les mots en acte de parole ; l’écrivain engagé sait que la parole est action et il sait que d&
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