Lezioni Prof. Sini
La linguistique a comme objectif l’étude de la langue en elle-même et pour elle-même : cela signifie avoir un regard objectif sur la langue, la regarder comme un objet externe à nous et utiliser les instruments de la linguistique pour l’étudier (ex. les ordinateurs servent pour gérer les corpus de textes et enregistrements → logiciels de traitement de textes).
La linguistique est une science et donc il y a des règles scientifiques pour analyser la langue, mais il s’agit d’une science humaine, parce qu’elle peut évoluer et on ne peut pas prévoir comment elle va évoluer. Elle s’occupe en particulier de la langue contemporaine (ce qui ne fait pas la glottologie en Italie, qui est plutôt dialectologie) et s’intéresse particulièrement à la langue orale, qui est réhabilitée de cette façon par rapport à la langue écrite. En effet il y avait (et il y a encore) un préjugé que la langue orale était une langue primitive, populaire, la langue de ceux qui ne savent pas écrire.
Ferdinand de Saussure et la linguistique générale
Ferdinand de Saussure, le linguiste qui est considéré le fondateur de la linguistique générale au début XXème siècle, est en réalité un mythe, parce qu’il n’a rien écrit lui-même. Ce sont ses élèves, Bally et Sechehaye, qui ont édité ses écrits et les ont publiés sous le titre de Cours de linguistique générale.
Aujourd’hui on connaît un peu mieux sa théorie grâce aux cahiers de notes manuscrites qui ont été récemment publiés. Il est considéré l’inventeur de la linguistique structurale ; il s’intéressait à la langue orale parce que c’est une langue in vivo, vivante, qui change (pas in vitro comme la langue étudiée par Chomsky).
Les Français ont développé leurs théories différemment et en opposition par rapport à Chomsky et ils se sont concentrés sur la langue française. Selon Chomsky la linguistique est comme une mathématique ; il s’est occupé surtout de grammaire, pas du contexte, et il s’est concentré sur la langue anglaise ; son but est celui de faire parler et comprendre l’ordinateur.
Si on veut faire de la linguistique pour observer la langue de manière objective on doit analyser les différences, mais il est difficile de faire cela parce qu’on utilise la langue pour analyser la même langue ; en comparant deux langues et en étudiant les différences et pas les universels on s’aperçoit de la spécificité d’une langue (analyse différentielle).
Grammaire, norme et sociolinguistique
La grammaire est une norme, elle a été établie par des grammairiens et des institutions qui établissent des règles et elle s’occupe toujours de la langue écrite, alors que la sociolinguistique, c’est-à-dire la branche de la linguistique qui étudie la relation entre langue et société, s’occupe des interactions.
La norme est établie par la grammaire pour conserver le pouvoir, pour imposer la langue des dominants (= langue valorisée et valorisante ; ex. bourgeois) sur la langue des dominés (= langue dévalorisée, stigmatisée et considérée illégitime ; ex. sous-prolétaires). On a cherché à réhabiliter la langue des dominés, qui est surtout une langue orale.
Le philosophe Michel Foucault a théorisé sur la langue des dominants et il a dit que toute société produit un discours (= langue qui se parle et/ou qui s’écrit) qu’elle contrôle par l’intermédiaire d’institutions (ex. loi Toubon de 1994 exige que les mots anglais ne soient pas utilisés dans l’espace public) ; Bourdieu, un sociologue, a théorisé sur le fait que la langue des dominants était transmise de père en fils et a démontré que l’école française, qui devrait être une école républicaine et égalitaire permettant une ascension sociale, au contraire entretient l’inégalité sociale.
Les différences entre les classes sociales ne résident pas seulement dans la langue, mais aussi dans l’attitude, dans la manière de s’habiller, dans l’apparence physique, dans la voix, bref dans ce que Bourdieu appelle habitus (= un mode de vie) : ce qu’on apprend à l’école n’est pas ce qu’on apprend dans le milieu d’origine.
La langue reproduit les inégalités de la société ; elle ne peut pas être séparée d’un mode de vie, d’une façon d’être. La réforme de l’orthographe, qui avait comme but de simplifier l’orthographe, n’a pas été transmise parce qu’on doit entretenir la différence entre la langue des dominants et la langue des dominés.
L’ordre du discours est imposé par les institutions : la grammaire est prescriptive, non pas descriptive, alors que la sociolinguistique tente de décrire et non pas de prescrire, de donner des ordres.
Notes sur les termes et les institutions
1 On n’utilise pas le mot “dialecte”, parce que c’est un terme stigmatisant, péjoratif ; on le remplace par “langue régionale”, parce qu’en sociolinguistique on ne considère pas les hiérarchies et on se focalise sur la variation.
2 Dans la francophonie ces institutions sont payées par l’état et elles sont chargées d’établir les normes linguistiques en France, en Belgique et au Québec pour défendre la langue française menacée par l’anglais.
Variation, terrain et langue orale
La sociolinguistique française étudie tout ce qui s’écarte de la norme. Elle s’est inspirée des théories marxistes (= théories de tension sociale entre les classes) et elle s’intéresse à la variation linguistique : en effet la langue reflète l’âge, la classe sociale, le genre, le contexte de production, etc.
La sociolinguistique s’intéresse à tous les registres de langue et à la variation d’usages de ces registres, pas aux niveaux, parce que cela implique qu’il y a une hiérarchie ; il arrive aussi qu’un parlant puisse utiliser plusieurs registres.
L’un des objectifs de la sociolinguistique est préserver la diversité linguistique. En tant que science, la sociolinguistique essaie d’être le plus exacte possible et s’appuie sur des expériences de terrain (en cela elle fait un peu comme l’ethnologie : ex. Levi Strauss, qui a étudié le mode de vie des populations « primitives »), à partir desquelles on recueille des données, on les enregistre (ce qui permet de se concentrer sur la langue orale) et on fait des statistiques.
Par exemple la question de l’emploi du « tu » ou du « vous » est une question qui se pose à l’oral et qui n’est pas traitée dans les grammaires. Faire des enregistrements permet d’objectiver les phénomènes linguistiques.
En sociolinguistique on étudie aussi les tours de parole, comment on passe d’un parlant à autre, parce qu’il y a des règles dans la conversation (ex. manières d’introduire son discours : « à propos », « au fait », « en fait » → si on utilise un mot, cela sert à quelque chose, même si le mot en soi ne signifie grand-chose ; si on interrompt quelqu’un qui parle, cela est considéré un acte menaçant).
Savoir parler signifie aussi savoir utiliser la langue de manière appropriée dans une grande variété de situations et savoir synchroniser ses gestes (→ Italiens) ou ses mimiques (→ Français) avec ses propres paroles.
William Labov et la méthodologie scientifique
Le théoricien américain William Labov a écrit un traité de linguistique en 1972 : c’est le premier qui a institué une méthodologie scientifique pour la sociolinguistique. En effet les années ‘70, ce sont le début des magnétophones, les premiers outils pour enregistrer ; il allait enregistrer les conversations dans les magasins de vêtements chic et dans les magasins bon-marché pour relever les différences au niveau de langue et il a noté des différences de prononciation.
En plus il a aussi noté que si une personne sait qu’on est en train d’enregistrer, il y a un changement dans sa façon de parler (ex. hypercorrections, c’est-à-dire des corrections superflues, l’extension d’une norme linguistique à des parties de la langue qui ne vont pas sous cette règle, ce qui provoque des erreurs : banal → banales, pas *banaux ; mettre la liaison où il ne faut pas la mettre ; accord du participe passé comme dans « Je me suis *permise »), donc pour éviter toute distorsion la personne ne doit pas se sentir surveillée.
Labov a souligné le fait que le regard du chercheur influence l’enquête, parce qu’il a forcément une idéologie qui lui permet de faire des hypothèses. Aujourd’hui il est plus facile d’enregistrer grâce aux nouveaux appareils, mais c’est plus compliqué à cause des lois sur la vie privée, qui exigent que la personne enregistrée soit informée du fait qu’on est en train d’enregistrer et on ne peut pas utiliser les données sans son accord.
Analyse conversationnelle et ethnographie de la communication
L’analyse conversationnelle est une partie de la sociolinguistique qui étudie les interactions et qui s’inspire de l’ethnographie. Pour ce qui concerne l’ethnographie de la communication, les linguistes français se sont inspirés de Hymes, qui a essayé de trouver un modèle pour analyser l’interaction entre deux ou plusieurs personnes.
En 1972 il a présenté son modèle « speaking » dont chaque lettre représente un composant de l’interaction :
- S = setting (cadre spatio-temporel).
- P = participants.
- E = ends (finalités et intentions des locuteurs → aspect causal et téléologique).
- A = acts (ce que font les participants pour réaliser leurs objectifs, ce sont donc les stratégies discursives, les comportements kinésiques, les actes linguistiques = dire quelque chose pour faire quelque chose, parce que dire ne signifie pas décrire le monde, mais le transformer ; ex. la maire qui dit « vous êtes unis par le lien du mariage » → valeur performative : le fait de parler agit sur ce qui nous entoure).
- K = keys (tonalités des échanges : intonation, ton de la voix, registre de la langue, aspects paraverbaux comme la prosodie, qui est une modulation de la tonalité de la phrase).
3 Selon des études on perçoit un homme qui prend la parole comme plus légitime par rapport à une femme.
4 Terme qui a une connotation péjorative et qui donc n’est pas utilisé en sociolinguistique, parce que la sociolinguistique ne fait pas de hiérarchies et ne s’occupe pas de ce qui est correct ou incorrect → ce qui est incorrect aujourd’hui peut devenir correct dans le futur.
- I = instrumentalities (les différents canaux de communication, c’est-à-dire la vue, l’odorat, le goût, l’ouïe, la voix, et les codes et les sous-codes de la communication, c’est-à-dire l’écrit et l’oral → on est habitué à percevoir l’écrit comme plus contrôlé par rapport à l’oral, mais aujourd’hui il y a des formes d’écriture spontanées comme les sms ou qui simulent la langue orale comme dans la BD).
- N = norms (les normes et les conventions sont des règles de politesse qui indiquent comment on doit se comporter en société ; les statuts et les rôles influencent l’interaction parce qu’ils créent un type de conversation qui n’est pas égalitaire).
- G = genre (genre de l’interaction : sermon, conférence, conversation sérieuse ou ordinaire, débat, interview, entretien médical, etc).
Tous ces éléments ne sont pas nettement séparés, quelque fois ils se superposent.
Proxémique = étude des distances entre les personnes.
Paul Grice et les maximes de communication
Paul Grice est un linguiste qui s’est occupé de communication. Dans une étude de 1979 il a identifié 4 catégories de maximes :
- Maxime de quantité : quand on parle on doit dire des informations nécessaires et ne pas ajouter d’informations inutiles.
- Maxime de qualité : quand on parle on doit être sincère et éviter de dire des choses qu’on n’a pas de raisons suffisantes pour croire vraies.
- Maxime de relation : il faut être pertinent (= be relevant), dire des choses sur le sujet qui est l’objet de la communication à ce moment-là.
- Maxime de manière : on ne doit pas parler de manière confuse ou ambiguë et on doit être bref et ordonné.
Ce modèle est intéressant parce que beaucoup de locuteurs ne respectent pas ces règles, mais c’est une manière de rationaliser.
Variations d’usage de la langue
Les variations sont des différences d’usage de la langue ; en sociolinguistique et en sociologie en général on ne parle pas de niveaux, parce que les niveaux sont hiérarchiques et en sociologie on n’a pas de préjugés (→ cela veut dire qu’on analyse et on observe la langue telle qu’elle est parlée).
Il n’y pas de règles ou une grammaire de la variation. Un même locuteur peut varier sa manière de parler selon la situation communicative ou contexte extérieur (formel ou informel, l’interlocuteur), l’âge et le sexe (→ ce ne sont pas des paramètres étanches, il y a des chevauchements entre les variations qui s’observent surtout à l’oral, dans des situations informelles et chez les classes populaires, elles s’influencent l’un avec l’autre et elles fluctuent/varient).
On doit aussi mentionner des variations géographiques : par exemple en Italie on a l’italien, qui est la langue standard, et les variations dialectales, ce qui est impensable pour un Français, puisque le français est parlé de manière uniforme dans l’hexagone, dans les îles et dans les territoires d’outre-mer.
Les variations ne tiennent pas compte des normes. Si la sociolinguistique s’occupe de la langue telle qu’elle est parlée, elle ne s’occupe pas de la grammaire ou du dictionnaire : cela signifie que la plupart du temps la langue parlée ne respecte pas les normes écrites et beaucoup de mots sont utilisés avec des sens qui très souvent ne sont pas présents dans les dictionnaires.
Par conséquent pour un sociolinguiste les « fautes » n’existent pas, c’est une notion dévalorisante et stigmatisante. La sociolinguistique s’écarte des normes prescriptives (= ce sont des obligations à parler et écrire d’une certaine façon ; c’est ce qu’on trouve dans les grammaires et dans les dictionnaires) et elle est descriptive.
La sociolinguistique souligne le fait que la langue est en train de changer (ex. les pronoms personnels « il » et « elle » sont remplacés par la particule « i », qui indique la 3ème personne indifférenciée : i’ va au marché). Cela permet de s’apercevoir du fait que les « fautes » d’aujourd’hui deviennent les normes de demain. Si la faute est généralisée, elle devient une.
5 = a compartimenti sta
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