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Texte


« On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir, et notre charge (1) ce n’est que redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais qu’il corrigeât cette partie, et que, de belle arrivée (2), selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la montre (3), lui faisant goûter les choses, les choisir et discerner d’elle-même ; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis Archésilas (4) faisaient premièrement parler leurs disciples, et puis ils parlaient à eux. «Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent.(5) »
Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son train (6), et juger jusques à quel point il se doit ravaler (7) pour s’accommoder à sa force. A faute de cette proportion nous gâtons tout, et de la savoir choisir, et s’y conduire bien mesurément, c’est l’une des plus ardues besognes (8) que je sache ; et est l’effet d’une haute âme et bien forte, savoir condescendre (9) à ses allures puériles et les guider. Je marche plus sûr et plus ferme à mont qu’à val (10).
Ceux qui, comme porte notre usage, entreprennent d’une même leçon et pareille mesure de conduite régenter (11) plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n’est pas merveille si, en tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline. v Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le lui fasse mettre en cent visages et accommoder à autant de divers sujets pour voir s’il l’a encore bien pris et bien fait sien, prenant l’instruction de son progrès des pédagogismes de Platon.
Michel de Montaigne: Essais, livre I – Des institutions des enfants
Note
(1) – Il s’agit du rôle du précepteur
(2) – dès le début
(3) – demander à l’élève de se soumettre à un galop d’essai
(4) –Philosophe grec au même titre que Socrate
(5) –« souvent, l’autorité des ceux qui enseignent nuit à ceux qui désirent s’instruire »
(6) –son allure, sa façon de marcher
(7) –s’abaisser
(8) –travail très difficile à accomplir
(9) - Se mettre au niveau de quelqu’un, en ce cas, se mettre à la porté de l’enfant
(10) - soit en montant qu’en descendant
(11) –gouverner, diriger

Commentaire

Le thème de l’éducation occupe une place très importante dans l’œuvre de Montaigne. Pour Montaigne, l’objectif de l’éducation est apprendre à bien vivre et à devenir un « honnête homme, c’est-à-dire vivre selon les enseignements de la nature Cet idéal se réalise grâce à un développement équilibré du corps et des capacités de l’esprit. Tout en s’inspirant à l’humanisme de son époque, Montaigne est contraire à une éducation encyclopédique. L’élève doit avoir le sens de la relativité de toute chose et toujours dialoguer avec les autres. Il évoque l’importance du dialogue de l’élève avec son maître. A ce propos il cite Socrate. L’homme qui aura suivi cette méthode, deviendra ainsi un esprit libre, ouverts aux idées nouvelles.
Dans ce passage, la critique du maître traditionnel est conduite à l’aide de trois verbes qui soulignent les conceptions pédagogique que Montaigne refuse : « redire », criailler » « verser » Ces verbes veulent préciser que
• l’éducation ne doit pas être réduite à une simple transmission mécanique des connaissances,

• la communication doit être un dialogue et non pas la proclamation à voix haute de l’autorité du maître
• l’élève n’est pas un réceptacle passif d’un savoir qui est apprécié exclusivement dans une perspective quantitative
Par contre, une autre série de verbes permet de développer une conception très moderne de l’idéal éducatif : « goûter », choisir », discerner », « ouvrir », « parler », « écouter » ce qui implique une volonté de s’adapter à l’élève.
Montaigne indique aussi les qualité nécessaires pour remplir la fonction de précepteur : « haute âme », « savoir condescendre ». La difficulté la plus grande pour un bon précepteur est savoir prendre en compte le niveau de son élève. La référence à Socrate a un grand relief. Montaigne invoque le philosophe grec dans le but de défendre la nécessité de dialogue avec l’élève car c’est ainsi que ce dernier peut trouver lui-même la vérité.
Pour illustrer ses idées, Montaigne utilise des images : l’image du chemin rappelle que le pédagogue est celui qui accompagne l’élève ; la métaphore du cheval précise les difficultés de l’art de mener un cheval comme celle de la pédagogie.

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