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Zola - L’Assommoir - analyse de l'extrai


Gervaise, pour ne pas se faire remarquer, prit une chaise et s'assit à trois pas de la table. Elle regarda ce que buvaient les hommes, du casse-gueule qui luisait, pareil à de l'or, dans les verres; il y en avait une petite mare coulée sur la table, et Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, tout en causant, trempait son doigt, écrivait un nom de femme: Eulalie, en grosses lettres. Elle trouva Bibi-la-Grillade joliment ravagé, plus maigre qu'un cent de clous . Mes-Bottes avait un nez qui fleurissait, un vrai dahlia bleu de Bourgogne. Ils étaient très sales tous les quatre, avec leurs ordures de barbes raides et pisseuses comme des balais à pot de chambre, étalant des guenilles de blouses, allongeant des pattes noires aux ongles en deuil . Mais, vrai, on pouvait encore se montrer dans leur société, car s'ils gobelottaient depuis six heures, ils restaient tout de même comme il faut, juste à ce point ou l'on charme ses puces . Gervaise en vit deux autres devant le comptoir en train de se gargariser, si pafs , qu'ils se jetaient leur petit verre sous le menton, et imbibaient leur chemise, en croyant se rincer la dalle . Le gros père Colombe , qui allongeait ses bras énormes, les porte-respect de son établissement, versait tranquillement les tournées . Il faisait très chaud, la fumée des pipes montait dans la clarté aveuglante du gaz, où elle roulait comme une poussière, noyant les consommateurs d'une buée , lentement épaissie; et, de ce nuage, un vacarme sortait, assourdissant et confus, des voix cassées, des chocs de verre, des jurons et des coups de poing semblables à des détonations. Aussi Gervaise avait-elle pris sa figure en coin de rue , car une pareille vue n'est pas drôle pour une femme, surtout quand elle n'en a pas l'habitude; elle étouffait, les yeux brûlés, la tête déjà alourdie par l'odeur d'alcool qui s'exhalait de la salle entière. Puis, brusquement, elle eut la sensation d'un malaise plus inquiétant derrière son dos. Elle se tourna, elle aperçut l'alambic, la machine à soûler, fonctionnant sous le vitrage de l'étroite cour, avec la trépidation profonde de sa cuisine d'enfer. Le soir, les cuivres étaient plus mornes , allumés seulement sur leur rondeur d'une large étoile rouge; et l'ombre de l'appareil, contre la muraille du fond, dessinait des abominations , des figures avec des queues, des monstres ouvrant leurs mâchoires comme pour avaler le monde.
-Dis donc, Marie-bon-Bec, ne fais pas ta gueule ! cria Coupeau. Tu sais, à Chaillot les rabat-joie!... Qu'est-ce que tu veux boire?
-Rien, bien sûr, répondit la blanchisseuse. Je n'ai pas dîné, moi.
-Eh bien! raison de plus; ça soutient, une goutte de quelque chose.
Mais, comme elle ne se déridait pas , Mes-Bottes se montra galant de nouveau.
-Madame doit aimer les douceurs, murmura-t-il.
-J'aime les hommes qui ne se soulent pas, reprit-elle en se fâchant. Oui, j'aime qu'on rapporte sa paie et qu'on soit de parole, quand on a fait une promesse.
-Ah! c'est ça qui te chiffonne ! dit le zingueur , sans cesser de ricaner . Tu veux ta part. Alors, grande cruche , pourquoi refuses-tu une consommation?... Prends donc, c'est tout bénéfice.
Elle le regarda fixement, l'air sérieux, avec un pli qui lui traversait le front d'une raie noire. Et elle répondit d'une voix lente:
-Tiens! tu as raison, c'est une bonne idée. Comme ça, nous boirons la monnaie ensemble.
E. Zola, L’assommoir, Paris, Livre de pocher, pagg.388-390

Commentaire

Dans ce passage, Zola, en véritable écrivain naturaliste, décrit les ravages de l'alcoolisme. Le lecteur découvre cette scène à travers les yeux et les réflexions de Gervaise, qui, étant femme, est peu habituée à ce genre de scène.
L'alcool est présenté comme un poison.

Alors que le soir tombe sur la capitale, le monde ouvrier s'est donné rendez-vous à l'Assommoir. Les hommes, boivent et semblent être habitués à une décadence parelle. . Chacun est présenté par les autres clients. Ces ivrognes, "Bec-Salé dit Boit-sans-soif", "Bibi la Grillade", "Mes-Bottes" sont attablés et boivent "depuis six heures" déjà.
Au début, l’ écrivain exprime ironiquement les méfaits de l’alcool . Ce "casse-gueule" se faisait attrayant, séduisant "pareil à de l'or". Ses conséquences sur l'homme sont nombreuses, et les rend "joliment ravagé". Certains avaient même "le nez qui fleurissait", tel un "dahlia de Bourgogne". Enfin, il y en avait "si pafs, qu'ils se jetaient leurs petits verres sous le menton et imbibaient leur chemises, en croyant se rincer la dalle"
Mais par dessus tout, il y a l'abandon du corps à la crasse et à l'abjection, qui rend ces êtres désolants. "Très sales", "avec leurs ordures de barbes raides et pisseuses", ils étaient "sales", jusqu'"à ce point où l'on charme les puces" . Et pour boire encore, "ils allongeaient des pattes noires aux ongles en deuil".

Cette description est en totale opposition avec Gervaise.

Le point de vue

La scène est perçue à travers les yeux de Gervaise qui, pour la première fois, retourne à l’Assommoir où, avant, elle avait rencontré Coupeau. Elle est placée à l’écart et elle observe la scène.
Voilà ce qui nous fait comprendre le point de vue de Gervaise : :
a) lexique du regard : utilisation des verbes « regarder », apercevoir », « voir » (« elle regarda », « Gervaise en vit deux autres », « elle aperçut » ;
b) lexique des sensations :
tactiles (« il faisait très chaud »),
auditives (« un vacarme sortait »),
olfactives (« l’odeur d’alcool qui s’exhalait ») ;
c) style indirect libre qui transmet, dans une langue orale et argotique, les pensées du personnage : « elle trouva…joliment ravagé », « mais vrai, », « une pareille vue n’est pas drôle »). Les termes employés reflètent les impressions de Gervaise et le malaise croissant qu’elle éprouve, suscité par le spectacle de la salle : « bras énormes » et menaçants du père Colomb, chaos bruyant, chaleur, fumée, vapeurs d’alcool, « malaise inquiétant » éprouvé à la vue de l’alambic.

Le naturalisme dans le texte

La nouveauté du sujet : un estaminet populaire avec sa clientèle d’ouvriers et d’ivrognes. Le réalisme précis et cru de la description : décrépitude des corps, misère, saleté « mare coulée sur la table », « ils étaient très sales », « ordure », « pisseuse », « ongles en deuil », etc. Les hyperboles et les comparaisons accentuent la crudité de l’évocation. Le registre utilisé est argotique, celui qui d’habitude est utilisé dans les bas-fonds parisiens.

Le fantastique

À partir de « puis brusquement », la scène revêt une dimension fantastique avec la présence de l’alambic. Celui-ci est vu à travers le regard inquiet puis de plus en plus angoissé de Gervaise :
- c’est une menace, il est « derrière son dos » ;
- les termes « fonctionnant », « trépidant » confèrent à la machine une vie secrète, l’expression « cuisine d’enfer » introduit une connotation satanique renforcée par la mention du feu et des couleurs (« allumés », « étoile rouge »),
- le contraste ombre/rougeoiement ajoute du mystère à la scène.
Peu à peu l’alambic s’animalise et les reflets monstrueux dessinent une vision infernale digne du Jugement dernier. La comparaison et l’hyperbole finales clôturent la description par une vision de cauchemar.
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