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Les dieux ont soif Appunti scolastici Premium

Appunti di Letteratura francese della prof.ssa Zanola su Les dieux ont soif: Anatole France, chapitre 1-26, testo intero del romanzo, comité de surveillance, convention, la ville de Châtellerault, aristocrate, Le citoyen Blaise, l' amant d' élodie.

Esame di Letteratura francese docente Prof. M. Zanola

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les arbres. Une marchande de plaisirs, portant sa caisse en forme de tambour, lui rappela la

marchande de plaisirs de l' allée des veuves, et il lui sembla qu' entre ces deux rencontres tout un âge

de sa vie s' était écoulé. Il traversa la place de la révolution. Dans le jardin des Tuileries, il entendit

gronder au loin l' immense rumeur des grands jours, ces voix unanimes que les ennemis de la

révolution prétendaient s' être tues pour jamais. Il hâta le pas dans la clameur grandissante, gagna la

rue honoré et la trouva couverte d' une foule d' hommes et de femmes, qui criaient : " vive la

république ! Vive la liberté ! " les murs des jardins, les fenêtres, les balcons, les toits étaient pleins de

spectateurs qui agitaient des chapeaux et des mouchoirs. Précédé d' un sapeur qui faisait place au

cortège, entouré d' officiers municipaux, de gardes nationaux, de canonniers, de gendarmes, de

hussards, s' avançait lentement, sur les têtes des citoyens, un homme au teint bilieux, le front ceint d'

une couronne de chêne, le corps enveloppé d' une vieille lévite verte à collet d' hermine. Les femmes

lui jetaient des fleurs. Il promenait autour de lui le regard perçant de ses yeux jaunes, comme si, dans

cette multitude enthousiaste, il cherchait encore des ennemis du peuple à dénoncer, des traîtres à

punir. Sur son passage, Gamelin, tête nue, mêlant sa voix à cent mille voix, cria : -vive Marat ! Le

triomphateur entra dans la salle de la convention. Tandis que la foule s' écoulait lentement, Gamelin,

assis sur une borne de la rue honoré, contenait de sa main les battements de son coeur. Ce qu' il venait

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de voir le remplissait d' une émotion sublime et d' un enthousiasme ardent. Il vénérait, chérissait

Marat, qui, malade, les veines en feu, dévoré d' ulcères, épuisait le reste de ses forces au service de

la république, et, dans sa pauvre maison, ouverte à tous, l' accueillait les bras ouverts, lui parlait avec

le zèle du bien public, l' interrogeait parfois sur les desseins des scélérats. Il admirait que les ennemis

du juste, en conspirant sa perte, eussent préparé son triomphe ; il bénissait le tribunal révolutionnaire

qui, en acquittant l' ami du peuple, avait rendu à la convention le plus zélé et le plus pur de ses

législateurs. Ses yeux revoyaient cette tête brûlée de fièvre, ceinte de la couronne civique, ce visage

empreint d' un vertueux orgueil et d' un impitoyable amour, cette face ravagée, décomposée, puissante,

cette bouche crispée, cette large poitrine, cet agonisant robuste qui, du haut du char vivant de son

triomphe, semblait dire à ses concitoyens : " soyez, à mon exemple, patriotes jusqu' à la mort. " la rue

était déserte, la nuit couvrait de son ombre ; l' allumeur de lanternes passait avec son falot, et Gamelin

murmurait : -jusqu' à la mort ! ...

CHAPITRE V

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à neuf heures du matin, évariste trouva dans le jardin du Luxembourg élodie qui l' attendait sur un

banc. Depuis un mois qu' ils avaient échangé leurs aveux d' amour, ils se voyaient tous les jours, à l'

amour peintre ou à l' atelier de la place de Thionville, très tendrement, et toutefois avec une réserve

qu' imposait à leur intimité le caractère d' un amant grave et vertueux, déiste et bon citoyen, qui, prêt à

s' unir à sa chère maîtresse devant la loi ou devant Dieu seul, selon les circonstances, ne le voulait

faire qu' au grand jour et publiquement. élodie

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reconnaissait tout ce que cette résolution avait d' honorable ; mais, désespérant d' un mariage que

tout rendait impossible et se refusant à braver les convenances sociales, elle envisageait au dedans

d' elle-même une liaison que le secret eût rendue décente jusqu' à ce que la durée l' eût rendue

respectable. Elle pensait vaincre, un jour, les scrupules d' un amant trop respectueux ; et, ne voulant

pas tarder à lui faire des révélations nécessaires, elle lui avait demandé une heure d' entretien dans le

jardin désert, près du couvent des Chartreux. Elle le regarda d' un air de tendresse et de franchise,

lui prit la main, le fit asseoir à son côté et lui parla avec recueillement : -je vous estime trop pour rien

vous cacher, évariste. Je me crois digne de vous, je ne le serais pas si je ne vous disais pas tout.

Entendez-moi et soyez mon juge. Je n' ai à me reprocher aucune action vile, basse ou seulement

intéressée. J' ai été faible et crédule... ne perdez pas de vue, mon ami, les circonstances difficiles

dans lesquelles j' étais placée. Vous le savez : je n' avais plus de mère, mon père, encore jeune, ne

songeait qu' à ses amusements et ne s' occupait pas de moi. J' étais sensible ; la nature m' avait

douée d' un coeur tendre et d' une âme généreuse ; et, bien qu' elle ne m' eût pas refusé un jugement

ferme et sain, le sentiment l' emportait en moi sur la raison. Hélas ! Il l' emporterait encore aujourd'

hui, s' ils ne s' accordaient tous deux, évariste, pour me donner à vous entièrement et à jamais ! Elle

s' exprimait avec mesure et fermeté. Ses paroles étaient préparées ; depuis longtemps elle avait

résolu de

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faire sa confession, parce qu' elle était franche, parce qu' elle se plaisait à imiter Jean-jacques et

parce qu' elle se disait raisonnablement : " évariste saura, quelque jour, des secrets dont je ne suis

pas seule dépositaire ; il vaut mieux qu' un aveu, dont la liberté est toute à ma louange, l' instruise de

ce qu' il aurait appris un jour à ma honte. " tendre comme elle était et docile à la nature, elle ne se

sentait pas très coupable et sa confession en était moins pénible ; elle comptait bien, d' ailleurs, ne

dire que le nécessaire. -ah ! Soupira-t-elle, que n' êtes-vous venu à moi, cher évariste, à ces moments

où j' étais seule, abandonnée ? ... Gamelin avait pris à la lettre la demande que lui avait faite élodie

d' être son juge. Préparé de nature et par éducation littéraire à l' exercice de la justice domestique, il s'

apprêtait à recevoir les aveux d' élodie. Comme elle hésitait, il lui fit signe de parler. Elle dit très

simplement : -un jeune homme, qui parmi de mauvaises qualités en avait de bonnes et ne montrait

que celles-là, me trouva quelque attrait et s' occupa de moi avec une assiduité qui surprenait chez lui :

il était à la fleur de la vie, plein de grâce et lié avec des femmes charmantes qui ne se cachaient point

de l' adorer. Ce ne fut pas par sa beauté ni même par son esprit qu' il m' intéressa... il sut me toucher

en me témoignant de l' amour, et je crois qu' il m' aimait vraiment. Il fut tendre, empressé. Je ne

demandai d' engagements qu' à son coeur, et son coeur était mobile... je n' accuse que moi ; c' est ma

confession que je fais, et non la sienne. Je ne me plains pas de lui, puisqu' il m' est

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devenu étranger. Ah ! Je vous jure, évariste, il est pour moi comme s' il n' avait jamais été ! Elle se

tut. Gamelin ne répondit rien. Il croisait les bras ; son regard était fixe et sombre. Il songeait en même

temps à sa maîtresse et à sa soeur Julie. Julie aussi avait écouté un amant ; mais, bien différente,

pensait-il, de la malheureuse élodie, elle s' était fait enlever, non point dans l' erreur d' un coeur

sensible, mais pour trouver, loin des siens, le luxe et le plaisir. En sa sévérité, il avait condamné sa

soeur et il inclinait à condamner sa maîtresse. élodie reprit d' une voix très douce : -j' étais imbue de

philosophie ; je croyais que les hommes étaient naturellement honnêtes. Mon malheur fut d' avoir

rencontré un amant qui n' était pas formé à l' école de la nature et de la morale, et que les préjugés

sociaux, l' ambition, l' amour-propre, un faux point d' honneur avaient fait égoïste et perfide. Ces

paroles calculées produisirent l' effet voulu. Les yeux de Gamelin s' adoucirent. Il demanda : -qui était

votre séducteur ? Est-ce que je le connais ? -vous ne le connaissez pas. -nommez-le-moi. Elle

avait prévu cette demande et était résolue à ne pas le satisfaire. Elle donna ses raisons.

-épargnez-moi, je vous prie. Pour vous comme pour moi, j' en ai déjà trop dit. Et, comme il insistait :

-dans l' intérêt sacré de notre amour, je ne dirai rien qui précise à votre esprit cet... étranger. Je ne

veux

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pas jeter un spectre à votre jalousie ; je ne veux pas mettre une ombre importune entre vous et moi.

Ce n' est pas quand j' ai oublié cet homme que je vous le ferai connaître. Gamelin la pressa de lui

livrer le nom du séducteur : c' est le terme qu' il employait obstinément, car il ne doutait pas qu' élodie

n' eût été séduite, trompée, abusée. Il ne concevait même pas qu' il en eût pu être autrement, et qu'

elle eût obéi au désir, à l' irrésistible désir, écouté les conseils intimes de la chair et du sang ; il ne

concevait pas que cette créature voluptueuse et tendre, cette belle victime, se fût offerte ; il fallait,

pour contenter son génie, qu' elle eût été prise par force ou par ruse, violentée, précipitée dans des

pièges tendus sous tous ses pas. Il lui faisait des questions mesurées dans les termes, mais précises,

serrées, gênantes. Il lui demandait comment s' était formée cette liaison, si elle avait été longue ou

courte, tranquille ou troublée, et de quelle manière elle s' était rompue. Et il revenait sans cesse sur

les moyens qu' avait employés cet homme pour la séduire, comme s' il avait dû en employer d'

étranges et d' inouïs. Toutes ces questions, il les fit en vain. Avec une obstination douce et suppliante,

elle se taisait, la bouche serrée et les yeux gros de larmes. Pourtant, évariste ayant demandé où il

était à présent cet homme, elle répondit : -il a quitté le royaume. Elle se reprit vivement : -... la

France. -un émigré ! S' écria Gamelin. Elle le regarda, muette, à la fois rassurée et attristée de le

voir se créer lui-même une vérité conforme à ses

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passions politiques, et donner à sa jalousie gratuitement une couleur jacobine. En fait, l' amant d'

élodie était un petit clerc de procureur très joli garçon, chérubin saute-ruisseau, qu' elle avait adoré et

dont le souvenir après trois ans lui donnait encore une chaleur dans le sein. Il recherchait les femmes

riches et âgées : il quitta élodie pour une dame expérimentée qui récompensait ses mérites. Entré,

après la suppression des offices, à la mairie de Paris, il était maintenant un dragon sans-culotte et le

greluchon d' une ci-devant. -un noble ! Un émigré ! Répétait Gamelin, qu' elle se gardait bien de

détromper, n' ayant jamais souhaité qu' il sût toute la vérité. Et il t' a lâchement abandonnée ? Elle

inclina la tête. Il la pressa sur son coeur : -chère victime de la corruption monarchique, mon amour te

vengera de cet infâme. Puisse le ciel me le faire rencontrer ! Je saurai le reconnaître ! Elle détourna la

tête, tout ensemble attristée et souriante, et déçue. Elle l' aurait voulu plus intelligent des choses de l'

amour, plus naturel, plus brutal. Elle sentait qu' il ne pardonnait si vite que parce qu' il avait l'

imagination froide et que la confidence qu' elle venait de lui faire n' éveillait en lui aucune de ces

images qui torturent les voluptueux, et qu' enfin il ne voyait dans cette séduction qu' un fait moral et

social. Ils s' étaient levés et suivaient les vertes allées du jardin. Il lui disait que, d' avoir souffert, il l'

en estimait plus. élodie n' en demandait pas tant ; mais, tel qu' il était, elle

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l' aimait, et elle admirait le génie des arts qu' elle voyait briller en lui. Au sortir du Luxembourg, ils

rencontrèrent des attroupements dans la rue de l' égalité et tout autour du théâtre de la nation, ce qui

n' était point pour les surprendre : depuis quelques jours une grande agitation régnait dans les

sections les plus patriotes ; on y dénonçait la faction d' Orléans et les complices de Brissot, qui

conjuraient, disait-on, la ruine de Paris et le massacre des républicains. Et Gamelin lui-même avait

signé, peu auparavant, la pétition de la commune qui demandait l' exclusion des vingt et un. Près de

passer sous l' arcade qui reliait le théâtre à la maison voisine, il leur fallut traverser un groupe de

citoyens en carmagnole que haranguait, du haut de la galerie, un jeune militaire beau comme l' amour

de Praxitèle sous son casque de peau de panthère. Ce soldat charmant accusait l' ami du peuple d'

indolence. Il disait : -tu dors, Marat, et les fédéralistes nous forgent des fers ! à peine élodie eut-elle

tourné les yeux sur lui : -venez, évariste ! Fit-elle vivement. La foule, disait-elle, l' effrayait, et elle

craignait de s' évanouir dans la presse. Ils se quittèrent sur la place de la nation, en se jurant un

amour éternel. Ce matin-là, de bonne heure, le citoyen Brotteaux avait fait à la citoyenne Gamelin le

présent magnifique d' un chapon. C' eût été de sa part une imprudence de dire comment il se l' était

procuré : car il le tenait d' une dame de la

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halle à qui, sur la pointe Eustache, il servait parfois de secrétaire, et l' on savait que les dames de la

halle nourrissaient des sentiments royalistes et correspondaient avec les émigrés. La citoyenne

Gamelin avait reçu le chapon d' un coeur reconnaissant. On ne voyait guère de telles pièces alors :

les vivres enchérissaient. Le peuple craignait la famine ; les aristocrates, disait-on, la souhaitaient, les

accapareurs la préparaient. Le citoyen Brotteaux, prié de manger sa part du chapon au dîner de midi,

se rendit à cette invitation et félicita son hôtesse de la suave odeur de cuisine qu' on respirait chez

elle. Et, de fait, l' atelier du peintre sentait le bouillon gras. -vous êtes bien honnête, monsieur, répondit

la bonne dame. Pour préparer l' estomac à recevoir votre chapon, j' ai fait une soupe aux herbes avec

une couenne de lard et un gros os de boeuf. Il n' y a rien qui embaume un potage comme un os à

moelle. -cette maxime est louable, citoyenne, répliqua le vieux Brotteaux. Et vous ferez sagement de

remettre demain, après-demain et tout le reste de la semaine, ce précieux os dans la marmite, qu' il

ne manquera point de parfumer. La sibylle de Panzoust procédait de la sorte : elle faisait un potage de

choux verts avec une couenne de lard jaune et un vieil savorados. Ainsi nomme-t-on dans son pays,

qui est aussi le mien, l' os médullaire si savoureux et succulent. -cette dame dont vous parlez,

monsieur, fit la citoyenne Gamelin, n' était-elle pas un peu regardante, de faire servir si longtemps le

même os ? -elle menait petit train, répondit Brotteaux. Elle était pauvre, bien que prophétesse.

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à ce moment, évariste Gamelin rentra, tout ému des aveux qu' il venait de recevoir et se promettant

de connaître le séducteur d' élodie, pour venger en même temps sur lui la république et son amour.

Après les politesses ordinaires, le citoyen Brotteaux reprit le fil de son discours : -il est rare que ceux

qui font métier de prédire l' avenir s' enrichissent. On s' aperçoit trop vite de leurs supercheries. Leur

imposture les rend haïssables. Mais il faudrait les détester bien davantage s' ils annonçaient vraiment

l' avenir. Car la vie d' un homme serait intolérable, s' il savait ce qui lui doit arriver. Il découvrirait des

maux futurs, dont il souffrirait par avance, et il ne jouirait plus des biens présents, dont il verrait la fin.

L' ignorance est la condition nécessaire du bonheur des hommes, et il faut reconnaître que, le plus

souvent, ils la remplissent bien. Nous ignorons de nous presque tout ; d' autrui, tout. L' ignorance fait

notre tranquillité ; le mensonge, notre félicité. La citoyenne Gamelin mit la soupe sur la table, dit le

benedicite, fit asseoir son fils et son hôte, et commença de manger debout, refusant la place que le

citoyen Brotteaux lui offrait à côté de lui, car elle savait, disait-elle, à quoi la politesse l' obligeait.

CHAPITRE VI

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Dix heures du matin. Pas un souffle d' air, c' était le mois de juillet le plus chaud qu' on eût connu.

Dans l' étroite rue de Jérusalem, une centaine de citoyens de la section faisaient la queue à la porte

du boulanger, sous la surveillance de quatre gardes nationaux qui, l' arme au repos, fumaient leur

pipe. La convention nationale avait décrété le maximum : aussitôt grains, farine avaient disparu.

Comme les Israélites au désert, les Parisiens se levaient avant le jour s' ils voulaient manger. Tous

ces gens, serrés les uns contre les

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autres, hommes et femmes, enfants, sous un ciel de plomb fondu, qui chauffait les pourritures des

ruisseaux et exaltait les odeurs de sueur et de crasse, se bousculaient, s' interpellaient, se regardaient

avec tous les sentiments que les êtres humains peuvent éprouver les uns pour les autres, antipathie,

dégoût, intérêt, désir, indifférence. On avait appris, par une expérience douloureuse, qu' il n' y avait

pas de pain pour tout le monde : aussi les derniers venus cherchaient-ils à se glisser en avant ; ceux

qui perdaient du terrain se plaignaient et s' irritaient et invoquaient vainement leur droit méprisé. Les

femmes jouaient avec rage des coudes et des reins pour conserver leur place ou en gagner une

meilleure. Si la presse devenait plus étouffante, des cris s' élevaient : " ne poussez pas ! " et chacun

protestait, se disant poussé soi-même. Pour éviter ces désordres quotidiens, les commissaires

délégués par la section avaient imaginé d' attacher à la porte du boulanger une corde que chacun

tenait à son rang ; mais les mains trop rapprochées se rencontraient sur la corde et entraient en lutte.

Celui qui la quittait ne parvenait point à la reprendre. Les mécontents ou les plaisants la coupaient, et

il avait fallu y renoncer. Dans cette queue, on suffoquait, on croyait mourir, on faisait des

plaisanteries, on lançait des propos grivois, on jetait des invectives aux aristocrates et aux

fédéralistes, auteurs de tout le mal. Quand un chien passait, des plaisants l' appelaient Pitt. Parfois

retentissait un large soufflet, appliqué par la main d' une citoyenne sur la joue d' un insolent, tandis

que, pressée par son voisin, une jeune servante, les yeux mi-clos et la bouche entr' ouverte, soupirait

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mollement. à toute parole, à tout geste, à toute attitude propre à mettre en éveil l' humeur grivoise

des aimables Français, un groupe de jeunes libertins entonnait le ça ira, malgré les protestations d' un

vieux jacobin, indigné que l' on compromît en de sales équivoques un refrain qui exprimait la foi

républicaine dans un avenir de justice et de bonheur. Son échelle sous le bras, un afficheur vint coller

sur un mur, en face de la boulangerie, un avis de la commune rationnant la viande de boucherie. Des

passants s' arrêtaient pour lire la feuille encore toute gluante. Une marchande de choux, qui cheminait,

sa hotte sur le dos, se mit à dire de sa grosse voix cassée : -ils sont partis, les beaux boeufs !

Râtissons-nous les boyaux. Tout à coup une telle bouffée de puanteur ardente monta d' un égout,

que plusieurs furent pris de nausées ; une femme se trouva mal et fut remise évanouie à deux gardes

nationaux qui la portèrent à quelques pas de là, sous une pompe. On se bouchait le nez ; une rumeur

grondait ; des paroles s' échangeaient, pleines d' angoisse et d' épouvante. On se demandait si c' était

quelque animal enterré là, ou bien un poison mis par malveillance, ou plutôt un massacré de

septembre, noble ou prêtre, oublié dans une cave du voisinage. -on en a donc mis là ? -on en a mis

partout ! -ce doit être un de ceux du châtelet. Le 2, j' en ai vu trois cents en tas sur le pont au change.

Les Parisiens craignaient la vengeance de ces ci-devant qui, morts, les empoisonnaient.

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évariste Gamelin vint prendre la queue : il avait voulu éviter à sa vieille mère les fatigues d' une

longue station. Son voisin, le citoyen Brotteaux, l' accompagnait, calme, souriant, son Lucrèce dans la

poche béante de sa redingote puce. Le bon vieillard vanta cette scène comme une bambochade

digne du pinceau d' un moderne Téniers. -ces portefaix et ces commères, dit-il, sont plus plaisants

que les Grecs et les Romains si chers aujourd' hui à nos peintres. Pour moi, j' ai toujours goûté la

manière flamande. Ce qu' il ne rappelait point, par sagesse et bon goût, c' est qu' il avait possédé une

galerie de tableaux hollandais que le seul cabinet de M. De Choiseul égalait pour le nombre et le

choix des peintures. -il n' y a de beau que l' antique, répondit le peintre, et ce qui en est inspiré : mais

je vous accorde que les bambochades de Téniers, de Steen ou d' Ostade valent mieux que les

fanfreluches de Watteau, de Boucher ou de Van Loo : l' humanité y est enlaidie, mais non point avilie

comme par un Baudouin ou un Fragonard. Un aboyeur passa, criant : - le bulletin du tribunal

révolutionnaire ! ... la liste des condamnés ! -ce n' est point assez d' un tribunal révolutionnaire, dit

Gamelin. Il en faut un dans chaque ville... que dis-je ? Dans chaque commune, dans chaque canton. Il

faut que tous les pères de famille, que tous les citoyens s' érigent en juges. Quand la nation se trouve

sous le canon des ennemis et sous le poignard des traîtres, l' indulgence est parricide.

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Quoi ! Lyon, Marseille, Bordeaux insurgées, la Corse révoltée, la Vendée en feu, Mayence et

Valenciennes tombées au pouvoir de la coalition, la trahison siégeant sur les bancs de la convention

nationale, la trahison dans les campagnes, dans les villes, dans les camps, la trahison assise, une carte

à la main, dans les conseils de guerre de nos généraux ! ... que la guillotine sauve la patrie ! -je n' ai

pas d' objection essentielle à faire contre la guillotine, répliqua le vieux Brotteaux. La nature, ma seule

maîtresse et ma seule institutrice, ne m' avertit en effet d' aucune manière que la vie d' un homme ait

quelque prix ; elle enseigne au contraire, de toutes sortes de manières, qu' elle n' en a aucun. L'

unique fin des êtres semble de devenir la pâture d' autres êtres destinés à la même fin. Le meurtre est

de droit naturel : en conséquence la peine de mort est légitime, à la condition qu' on ne l' exerce ni par

vertu ni par justice, mais par nécessité ou pour en tirer quelque profit. Cependant il faut que j' aie des

instincts pervers, car je répugne à voir couler le sang, et c' est une dépravation que toute ma

philosophie n' est pas encore parvenue à corriger. -les républicains, reprit évariste, sont humains et

sensibles. Il n' y a que les despotes qui soutiennent que la peine de mort est un attribut nécessaire de

l' autorité. Le peuple souverain l' abolira un jour. Robespierre l' a combattue, et avec lui tous les

patriotes ; la loi qui la supprime ne saurait être trop tôt promulguée. Mais elle ne devra être appliquée

que lorsque le dernier ennemi de la république aura péri sous le glaive de la loi. Gamelin et Brotteaux

avaient maintenant derrière eux des

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retardataires, et parmi ceux-là plusieurs femmes de la section ; entre autres une belle grande

tricoteuse, en fanchon et en sabots, portant un sabre en bandoulière, une jolie fille blonde, ébouriffée,

dont le fichu était très chiffonné, et une jeune mère qui, maigre et pâle, donnait le sein à un enfant

malingre. L' enfant, qui ne trouvait plus de lait, criait, mais ses cris étaient faibles et les sanglots l'

étouffaient. Pitoyablement petit, le teint blême et brouillé, les yeux enflammés, sa mère le contemplait

avec une sollicitude douloureuse. -il est bien jeune, dit Gamelin en se retournant vers le malheureux

nourrisson, qui gémissait contre son dos, dans la presse étouffante des derniers arrivés. -il a six

mois, le pauvre amour ! ... son père est à l' armée : il est de ceux qui ont repoussé les Autrichiens à

Condé. Il se nomme Dumonteil (Michel), commis drapier de son état. Il s' est enrôlé, dans un théâtre

qu' on avait dressé devant l' hôtel de ville. Le pauvre ami voulait défendre sa patrie et voir du pays... il

m' écrit de prendre patience. Mais comment voulez-vous que je nourrisse Paul... (c' est Paul qu' il se

nomme)... puisque je ne peux pas me nourrir moi-même ? -ah ! S' écria la jolie fille blonde, nous en

avons encore pour une heure, et il faudra, ce soir, recommencer la même cérémonie à la porte de l'

épicière. On risque la mort pour avoir trois oeufs et un quarteron de beurre. -du beurre, soupira la

citoyenne Dumonteil, voilà trois mois que je n' en ai vu ! Et le choeur des femmes se lamenta sur la

rareté et la cherté des vivres, jeta des malédictions aux émigrés et

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voua à la guillotine les commissaires de sections qui donnaient à des femmes dévergondées, au prix

de honteuses faveurs, des poulardes et des pains de quatre livres. On sema des histoires alarmantes

de boeufs noyés dans la Seine, de sacs de farine vidés dans les égouts, de pains jetés dans les

latrines... c' étaient les affameurs royalistes, rolandins, brissotins, qui poursuivaient l' extermination du

peuple de Paris. Tout à coup la jolie fille blonde, au fichu chiffonné, poussa des cris comme si elle

avait le feu à ses jupes, qu' elle secouait violemment et dont elle retournait les poches, proclamant

qu' on lui avait volé sa bourse. Au bruit de ce larcin, une grande indignation souleva ce menu peuple,

qui avait pillé les hôtels du faubourg Saint-germain et envahi les Tuileries sans rien emporter, artisans

et ménagères, qui eussent de bon coeur brûlé le château de Versailles, mais se fussent crus

déshonorés s' ils y avaient dérobé une épingle. Les jeunes libertins risquèrent sur la mésaventure de

la belle enfant quelques méchantes plaisanteries, aussitôt étouffées sous la rumeur publique. On

parlait déjà de pendre le voleur à la lanterne. On entamait une enquête tumultueuse et partiale. La

grande tricoteuse, montrant du doigt un vieillard soupçonné d' être un moine défroqué, jurait que c'

était le " capucin " qui avait fait le coup. La foule, aussitôt persuadée, poussa des cris de mort. Le

vieillard si vivement dénoncé à la vindicte publique se tenait fort modestement devant le citoyen

Brotteaux. Il avait toute l' apparence, à vrai dire, d' un ci-devant religieux. Son air était assez

vénérable, bien qu' altéré par

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le trouble que causaient à ce pauvre homme les violences de la foule et le souvenir encore vif des

journées de septembre. La crainte qui se peignait sur son visage le rendait suspect au populaire, qui

croit volontiers que seuls les coupables ont peur de ses jugements, comme si la précipitation

inconsidérée avec laquelle il les rend ne devait pas effrayer jusqu' aux plus innocents. Brotteaux s'

était donné pour loi de ne jamais contrarier le sentiment populaire, surtout quand il se montrait

absurde et féroce, " parce qu' alors, disait-il, la voix du peuple était la voix de Dieu. " mais Brotteaux

était inconséquent : il déclara que cet homme, qu' il fût capucin ou ne le fût point, n' avait pu dérober la

citoyenne, dont il ne s' était pas approché un seul moment. La foule conclut que celui qui défendait le

voleur était son complice, et l' on parlait maintenant de traiter avec rigueur les deux malfaiteurs, et,

quand Gamelin se porta garant de Brotteaux, les plus sages parlèrent de l' envoyer avec les deux

autres à la section. Mais la jolie fille s' écria tout à coup joyeusement qu' elle avait retrouvé sa bourse.

Aussitôt elle fut couverte de huées et menacée d' être fessée publiquement, comme une nonne.

-monsieur, dit le religieux à Brotteaux, je vous remercie d' avoir pris ma défense. Mon nom importe

peu, mais je vous dois de vous le dire : je me nomme Louis De Longuemare. Je suis un régulier, en

effet ; mais non pas un capucin, comme l' ont dit ces femmes. Il s' en faut de tout : je suis clerc

régulier de l' ordre des Barnabites, qui donna des docteurs et des saints en foule à l' église. Ce n' est

point assez d' en faire remonter l' origine à saint

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Charles Borromée : on doit considérer comme son véritable fondateur l' apôtre saint Paul, dont il

porte le monogramme dans ses armoiries. J' ai dû quitter mon couvent devenu le siège de la section

du pont-neuf et porter un habit séculier. -mon père, dit Brotteaux, en examinant la souquenille de M.

De Longuemare, votre habit témoigne suffisamment que vous n' avez pas renié votre état : à le voir,

on croirait que vous avez réformé votre ordre plutôt que vous ne l' avez quitté. Et vous vous exposez

bénévolement, sous ces dehors austères, aux injures d' une populace impie. -je ne puis pourtant pas,

répondit le religieux, porter un habit bleu, comme un danseur ! -mon père, ce que je dis de votre habit

est pour rendre hommage à votre caractère et vous mettre en garde contre les dangers que vous

courez. -monsieur, il conviendrait, tout au contraire, de m' encourager à confesser ma foi. Car je ne

suis que trop enclin à craindre le péril. J' ai quitté mon habit, monsieur, ce qui est une manière d'

apostasie ; j' aurais voulu du moins ne pas quitter la maison où Dieu m' accorda durant tant d' années

la grâce d' une vie paisible et cachée. J' obtins d' y demeurer ; et j' y gardai ma cellule, tandis qu' on

transformait l' église et le cloître en une sorte de petit hôtel de ville qu' ils nommaient la section. Je vis,

monsieur, je vis marteler les emblèmes de la sainte vérité ; je vis le nom de l' apôtre Paul remplacé

par un bonnet de forçat. Parfois même j' assistai aux conciliabules de la section, et j' y entendis

exprimer d' étonnantes erreurs. Enfin je quittai cette demeure profanée et j' allai vivre de la pension de

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cent pistoles que me fait l' assemblée, dans une écurie dont on a réquisitionné les chevaux pour le

service des armées. Là je dis la messe devant quelques fidèles, qui y viennent attester l' éternité de l'

église de Jésus-christ. -moi, mon père, répondit l' autre, si vous voulez le savoir, je me nomme

Brotteaux et je fus jadis publicain. -monsieur, répliqua le père Longuemare, je savais, par l' exemple

de saint Matthieu, qu' on peut attendre une bonne parole d' un publicain. -mon père, vous êtes trop

honnête. -citoyen Brotteaux, dit Gamelin, admirez ce bon peuple plus affamé de justice que de pain :

chacun ici était prêt à quitter sa place pour châtier le voleur. Ces hommes, ces femmes si pauvres,

soumis à tant de privations, sont d' une probité sévère, et ne peuvent tolérer un acte malhonnête. -il

faut convenir, répondit Brotteaux, que, dans leur grande envie de pendre le larron, ces gens-ci

eussent fait un mauvais parti à ce bon religieux, à son défenseur et au défenseur de son défenseur.

Leur avarice même et l' amour égoïste qu' ils portent à leur bien les y poussaient : le larron, en s'

attaquant à l' un deux, les menaçait tous ; ils se préservaient en le punissant... au reste, il est probable

que la plupart de ces manouvriers et de ces ménagères sont probes et respectueux du bien d' autrui.

Ces sentiments leur ont été inculqués dès l' enfance par leurs père et mère qui les ont suffisamment

fessés, et leur ont fait entrer les vertus par le cul. Gamelin ne cacha pas au vieux Brotteaux qu' un tel

langage lui semblait indigne d' un philosophe.

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-la vertu, dit-il, est naturelle à l' homme : Dieu en a déposé le germe dans le coeur des mortels. Le

vieux Brotteaux était athée et tirait de son athéisme une source abondante de délices. -je vois, citoyen

Gamelin, que, révolutionnaire pour ce qui est de la terre, vous êtes, quant au ciel, conservateur et

même réacteur. Robespierre et Marat le sont autant que vous. Et je trouve singulier que les Français,

qui ne souffrent plus de roi mortel, s' obstinent à en garder un immortel, beaucoup plus tyrannique et

féroce. Car qu' est-ce que la Bastille et même la chambre ardente, auprès de l' enfer ? L' humanité

copie ses dieux sur ses tyrans, et vous, qui rejetez l' original, vous gardez la copie ! -oh ! Citoyen ! S'

écria Gamelin, n' avez-vous pas honte de tenir ce langage ? Et pouvez-vous confondre les sombres

divinités conçues par l' ignorance et la peur avec l' auteur de la nature ? La croyance en un Dieu bon

est nécessaire à la morale. L' être suprême est la source de toutes les vertus, et l' on n' est pas

républicain si l' on ne croit en Dieu. Robespierre le savait bien, qui fit enlever de la salle des Jacobins

ce buste du philosophe Helvétius, coupable d' avoir disposé les Français à la servitude en leur

enseignant l' athéisme... j' espère, du moins, citoyen Brotteaux, que, lorsque la république aura

institué le culte de la raison, vous ne refuserez pas votre adhésion à une religion si sage. -j' ai l'

amour de la raison, je n' en ai pas le fanatisme, répondit Brotteaux. La raison nous guide et nous

éclaire ; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes.

Et Brotteaux continua de raisonner, les pieds dans le

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ruisseau, ainsi qu' il le faisait naguère dans un de ces fauteuils dorés du baron D' Holbach, qui,

selon son expression, servaient de fondement à la philosophie naturelle : -Jean-jacques Rousseau,

dit-il, qui montra quelques talents, surtout en musique, était un jean-fesse qui prétendait tirer sa

morale de la nature et qui la tirait en réalité des principes de Calvin. La nature nous enseigne à nous

entre-dévorer et elle nous donne l' exemple de tous les crimes et de tous les vices que l' état social

corrige ou dissimule. On doit aimer la vertu ; mais il est bon de savoir que c' est un simple expédient

imaginé par les hommes pour vivre commodément ensemble. Ce que nous appelons la morale n' est

qu' une entreprise désespérée de nos semblables contre l' ordre universel, qui est la lutte, le carnage

et l' aveugle jeu de forces contraires. Elle se détruit elle-même, et, plus j' y pense, plus je me persuade

que l' univers est enragé. Les théologiens et les philosophes, qui font de Dieu l' auteur de la nature

et l' architecte de l' univers, nous le font paraître absurde et méchant. Ils le disent bon, parce qu' ils le

craignent, mais ils sont forcés de convenir qu' il agit d' une façon atroce. Ils lui prêtent une malignité

rare même chez l' homme. Et c' est par là qu' ils le rendent adorable sur la terre. Car notre misérable

race ne vouerait pas un culte à des Dieux justes et bienveillants, dont elle n' aurait rien à craindre ;

elle ne garderait point de leurs bienfaits une reconnaissance inutile. Sans le purgatoire et l' enfer, le

bon Dieu ne serait qu' un pauvre sire. -monsieur, dit le père Languemare, ne parlez point de la

nature : vous ne savez ce que c' est. -pardieu, je le sais aussi bien que vous, mon père !

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-vous ne pouvez pas le savoir, puisque vous n' avez pas de religion et que la religion seule nous

enseigne ce qu' est la nature, en quoi elle est bonne et comment elle a été dépravée. Au reste, ne

vous attendez pas à ce que je vous réponde : Dieu ne m' a donné, pour refuter vos erreurs, ni la

chaleur du langage ni la force de l' esprit. Je craindrais de ne vous fournir, par mon insuffisance, que

des occasions de blasphème et des causes d' endurcissement, et, lorsque je sens un vif désir de vous

servir, je ne recueillerais pour tout fruit de mon indiscrète charité que... ce propos fut interrompu par

une immense clameur qui, partie de la tête de la colonne, avertit la file entière des affamés que la

boulangerie ouvrait ses portes. On commença d' avancer, mais avec une extrême lenteur. Un garde

national de service faisait entrer les acheteurs, un par un. Le boulanger, sa femme et son garçon

étaient assistés dans la vente des pains par deux commissaires civils qui, un ruban tricolore au bras

gauche, s' assuraient que le consommateur appartenait à la section et qu' on ne lui délivrait que la

part proportionnelle aux bouches qu' il avait à nourrir. Le citoyen Brotteaux faisait de la recherche du

plaisir la fin unique de la vie : il estimait que la raison et les sens, seuls juges en l' absence des

Dieux, n' en pouvaient concevoir une autre. Or, trouvant dans les propos du peintre un peu trop de

fanatisme et dans ceux du religieux un peu trop de simplicité pour y prendre grand plaisir, cet homme

sage, afin de conformer sa conduite à sa doctrine dans les conjonctures présentes, et charmer

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l' attente encore longue, tira de la poche béante de sa redingote puce son Lucrèce, qui demeurait

ses plus chères délices et son vrai contentement. La reliure de maroquin rouge était écornée par l'

usage et le citoyen Brotteaux en avait prudemment gratté les armoiries, les trois îlots d' or achetés à

beaux deniers comptants par le traitant son père. Il ouvrit le livre à l' endroit où le poète philosophe,

qui veut guérir les hommes des vains troubles de l' amour, surprend une femme entre les bras de ses

servantes dans un état qui offenserait tous les sens d' un amant. Le citoyen Brotteaux lut ces vers,

non toutefois sans jeter les yeux sur la nuque dorée de sa jolie voisine ni sans respirer avec volupté la

peau moite de cette petite souillon. Le poète Lucrèce n' avait qu' une sagesse ; son disciple Brotteaux

en avait plusieurs. Il lisait, faisant deux pas tous les quarts d' heure. à son oreille, réjouie par les

cadences graves et nombreuses de la muse latine, jaillissait en vain la criaillerie des commères sur l'

enchérissement du pain, du sucre, du café, de la chandelle et du savon. C' est ainsi qu' il atteignit

avec sérénité le seuil de la boulangerie. Derrière lui, évariste Gamelin voyait au-dessus de sa tête la

gerbe dorée sur la grille de fer qui fermait l' imposte. à son tour, il entra dans la boutique : les paniers,

les casiers étaient vides ; le boulanger lui délivra le seul morceau de pain qui restât et qui ne pesait

pas deux livres. évariste paya, et l' on ferma la grille sur ses talons, de peur que le peuple en tumulte

n' envahît la boulangerie. Mais ce n' était pas à craindre : ces pauvres gens, instruits à l' obéissance

par leurs antiques oppresseurs et par leurs

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libérateurs du jour, s' en furent, la tête basse et traînant la jambe. Gamelin, comme il atteignait le

coin de la rue, vit assise sur une borne la citoyenne Dumonteil, son nourrisson dans ses bras. Elle

était sans mouvement, sans couleur, sans larmes, sans regard. L' enfant lui suçait le doigt avidement.

Gamelin se tint un moment devant elle, incertain, timide. Elle ne semblait pas le voir. Il balbutia

quelques mots, puis tira son couteau de sa poche, un eustache à manche de corne, coupa son pain

par le milieu et en mit la moitié sur les genoux de la jeune mère, qui regarda étonnée ; mais il avait

déjà tourné le coin de la rue. Rentré chez lui, évariste trouva sa mère assise à la fenêtre, qui reprisait

des bas. Il lui mit gaiement son reste de pain dans la main. -vous me pardonnerez, ma bonne mère :

fatigué d' être si longtemps sur mes jambes, épuisé de chaleur, dans la rue, en rentrant à la maison,

bouchée par bouchée, j' ai mangé la moitié de notre ration. Il reste à peine votre part. Et il fit mine de

secouer les miettes sur sa veste.

CHAPITRE VII

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Usant d' une vieille façon de dire, la citoyenne veuve Gamelin l' avait annoncé : " à force de manger

des châtaignes, nous deviendrons châtaignes. " ce jour-là, 13 juillet, elle et son fils avaient dîné, à

midi, d' une bouillie de châtaignes. Comme ils achevaient cet austère repas, une dame poussa la

porte et emplit soudain l' atelier de son éclat et de ses parfums. évariste reconnut la citoyenne

Rochemaure. Croyant qu' elle se trompait de porte et cherchait le citoyen Brotteaux, son ami d'

autrefois, il pensait déjà lui indiquer le grenier du ci-devant ou appeler Brotteaux,

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pour épargner à une femme élégante de grimper par une échelle de meunier ; mais il parut dès l'

abord que c' était au citoyen évariste Gamelin qu' elle avait affaire, car elle se déclara heureuse de le

rencontrer et de se dire sa servante. Ils n' étaient point tout à fait étrangers l' un à l' autre : ils s'

étaient vus plusieurs fois dans l' atelier de David, dans une tribune de l' assemblée, aux Jacobins,

chez le restaurateur Vénua : elle l' avait remarqué pour sa beauté, sa jeunesse, son air intéressant.

Portant un chapeau enrubanné comme un mirliton et empanaché comme le couvre-chef d' un

représentant en mission, la citoyenne Rochemaure était emperruquée, fardée, mouchetée, musquée,

la chair fraîche encore sous tant d' apprêts ; ces artifices violents de la mode trahissaient la hâte de

vivre et la fièvre de ces jours terribles aux lendemains incertains. Son corsage à grands revers et à

grandes basques, tout reluisant d' énormes boutons d' acier, était rouge sang, et l' on ne pouvait

discerner, tant elle se montrait à la fois aristocrate et révolutionnaire, si elle portait les couleurs des

victimes ou celles du bourreau. Un jeune militaire, un dragon, l' accompagnait. La longue canne de

nacre à la main, grande, belle, ample, la poitrine généreuse, elle fit le tour de l' atelier, et, approchant

de ses yeux gris son lorgnon d' or à deux branches, elle examina les toiles du peintre, souriant, se

récriant, portée à l' admiration par la beauté de l' artiste, et flattant pour être flattée. -qu' est-ce,

demanda la citoyenne, que ce tableau si

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noble et si touchant d' une femme douce et belle près d' un jeune malade ? Gamelin répondit qu' il

fallait y voir Oreste veillé par électre sa soeur, et que, s' il l' avait pu achever, ce serait peut-être son

moins mauvais ouvrage. -le sujet, ajouta-t-il, est tiré de l' Oreste d' Euripide. J' avais lu, dans une

traduction déjà ancienne de cette tragédie, une scène qui m' avait frappé d' admiration : celle où la

jeune électre, soulevant son frère sur son lit de douleur, essuie l' écume qui lui souille la bouche,

écarte de ses yeux les cheveux qui l' aveuglent et prie ce frère chéri d' écouter ce qu' elle lui va dire

dans le silence des Furies... en lisant et relisant cette traduction, je sentais comme un brouillard qui

me voilait les formes grecques et que je ne pouvais dissiper. Je m' imaginais le texte original plus

nerveux et d' un autre accent. éprouvant un vif désir de m' en faire une idée exacte, j' allai prier

Monsieur Gail, qui professait alors le grec au collège de France (c' était en 91), de m' expliquer cette

scène mot à mot. Il me l' expliqua comme je le lui demandais et je m' aperçus que les anciens sont

beaucoup plus simples et plus familiers qu' on ne se l' imagine. Ainsi, électre dit à Oreste : " frère

chéri, que ton sommeil m' a causé de joie ! Veux-tu que je t' aide à te soulever ? " et Oreste répond : "

oui, aide-moi, prends-moi, et essuie ces restes d' écume attachés autour de ma bouche et de mes

yeux. Mets ta poitrine contre la mienne et écarte de mon visage ma chevelure emmêlée : car elle me

cache les yeux... " tout plein de cette poésie si jeune et si vive, de ces expressions naïves et fortes, j'

esquissai le tableau que vous voyez, citoyenne.

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Le peintre, qui, d' ordinaire, parlait si discrètement de ses oeuvres, ne tarissait pas sur celle-là.

Encouragé par un signe que lui fit la citoyenne Rochemaure en soulevant son lorgnon, il poursuivit :

-Hennequin a traité en maître les fureurs d' Oreste. Mais Oreste nous émeut encore plus dans sa

tristesse que dans ses fureurs. Quelle destinée que la sienne ! C' est par piété filiale, par obéissance à

des ordres sacrés qu' il a commis ce crime dont les Dieux doivent l' absoudre, mais que les hommes

ne pardonneront jamais. Pour venger la justice outragée, il a renié la nature, il s' est fait inhumain, il

s' est arraché les entrailles. Il reste fier sous le poids de son horrible forfait... c' est ce que j' aurais

voulu montrer dans ce groupe du frère et de la soeur. Il s' approcha de la toile et la regarda avec

complaisance. -certaines parties, dit-il, sont à peu près terminées ; la tête et le bras droit d' Oreste, par

exemple. -c' est un morceau admirable... et Oreste vous ressemble, citoyen Gamelin. -vous

trouvez ? Fit le peintre avec un sourire grave. Elle prit la chaise que Gamelin lui tendait. Le jeune

dragon se tint debout à son côté, la main sur le dossier de la chaise où elle était assise. à quoi l' on

pouvait voir que la révolution était accomplie, car, sous l' ancien régime, un homme n' eût jamais, en

compagnie, touché seulement du doigt le siège où se trouvait une dame, formé par l' éducation aux

contraintes, parfois assez rudes, de la politesse, estimant d' ailleurs que la retenue gardée dans la

société donne un prix singulier à l' abandon secret et que, pour perdre le respect, il fallait l' avoir.

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Louise Masché De Rochemaure, fille d' un lieutenant des chasses du roi, veuve d' un procureur et,

durant vingt ans, fidèle amie du financier Brotteaux des Ilettes, avait adhéré aux principes nouveaux.

On l' avait vue, en juillet 1790, bêcher la terre du champ de mars. Son penchant décidé pour les

puissances l' avait portée facilement des feuillants aux girondins et aux montagnards, tandis qu' un

esprit de conciliation, une ardeur d' embrassement et un certain génie divers d' intrigue l' attachaient

encore aux aristocrates et aux contre-révolutionnaires. C' était une personne très répandue,

fréquentant guinguettes, théâtres, traiteurs à la mode, tripots, salons, bureaux de journaux,

antichambres de comités. La révolution lui apportait nouveautés, divertissements, sourires, joies,

affaires, entreprises fructueuses. Nouant des intrigues politiques et galantes, jouant de la harpe,

dessinant des paysages, chantant des romances, dansant des danses grecques, donnant à souper,

recevant de jolies femmes, comme la comtesse De Beaufort et l' actrice Descoings, tenant toute la

nuit table de trente-et-un et de biribi et faisant rouler la rouge et la noire, elle trouvait encore le temps

d' être pitoyable à ses amis. Curieuse, agissante, brouillonne, frivole, connaissant les hommes,

ignorant les foules, aussi étrangère aux opinions qu' elle partageait qu' à celles qu' il lui fallait répudier,

ne comprenant absolument rien à ce qui se passait en France, elle se montrait entreprenante, hardie

et toute pleine d' audace par ignorance du danger et par une confiance illimitée dans le pouvoir de ses

charmes. Le militaire qui l' accompagnait était dans la fleur de

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la jeunesse. Un casque de cuivre, garni d' une peau de panthère et la crête ornée de chenille

ponceau, ombrageait sa tête de chérubin et répandait sur son dos une longue et terrible crinière. Sa

veste rouge, en façon de brassière, se gardait de descendre jusqu' aux reins pour n' en pas cacher l'

élégante cambrure. Il portait à la ceinture un énorme sabre, dont la poignée en bec d' aigle

resplendissait. Une culotte à pont, d' un bleu tendre, moulait les muscles élégants de ses jambes, et

des soutaches d' un bleu sombre dessinaient leurs riches arabesques sur ses cuisses. Il avait l' air d'

un danseur costumé pour quelque rôle martial et galant, dans Achille à Seyros ou les noces d'

Alexandre, par un élève de David attentif à serrer la forme. Gamelin se rappelait confusément l' avoir

déjà vu. C' était en effet le militaire qu' il avait rencontré, quinze jours auparavant, haranguant le

peuple sur les galeries du théâtre de la nation. La citoyenne Rochemaure le nomma : -le citoyen

Henry, membre du comité révolutionnaire de la section des droits de l' homme. Elle l' avait toujours

dans ses jupes, miroir d' amour et certificat vivant de civisme. La citoyenne félicita Gamelin de ses

talents et lui demanda s' il ne consentirait pas à dessiner une carte pour une marchande de modes à

qui elle s' intéressait. Il y traiterait un sujet approprié : une femme essayant une écharpe devant une

psyché, par exemple, ou une jeune ouvrière portant sous son bras un carton à chapeau. Comme

capables d' exécuter un petit ouvrage de ce

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genre, on lui avait parlé du fils Fragonard, du jeune Ducis et aussi d' un nommé Prudhomme ; mais

elle préférait s' adresser au citoyen évariste Gamelin. Toutefois elle n' en vint, sur cet article, à rien de

précis, et l' on sentait qu' elle avait mis cette commande en avant uniquement pour engager la

conversation. En effet elle était venue pour tout autre chose. Elle réclamait du citoyen Gamelin un bon

office : sachant qu' il connaissait le citoyen Marat, elle venait lui demander de l' introduire chez l' ami

du peuple, avec qui elle désirait avoir un entretien. Gamelin répondit qu' il était un trop petit

personnage pour la présenter à Marat, et que, du reste, elle n' avait que faire d' un introducteur :

Marat, bien qu' accablé d' occupations, n' était pas l' homme invisible qu' on avait dit. Et Gamelin

ajouta : -il vous recevra, citoyenne, si vous êtes malheureuse : car son grand coeur le rend accessible

à l' infortune et pitoyable à toutes les souffrances. Il vous recevra si vous avez quelque révélation à

lui faire intéressant le salut public : il a voué ses jours à démasquer les traîtres. La citoyenne

Rochemaure répondit qu' elle serait heureuse de saluer en Marat un citoyen illustre, qui avait rendu de

grands services au pays, qui était capable d' en rendre de plus grands encore, et qu' elle souhaitait

mettre ce législateur en rapport avec des hommes bien intentionnés, des philanthropes favorisés par

la fortune et capables de lui fournir des moyens nouveaux de satisfaire son ardent amour de l'

humanité. -il est désirable, ajouta-t-elle, de faire coopérer les riches à la prospérité publique.

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De vrai, la citoyenne avait promis au banquier Morhardt de le faire dîner avec Marat. Morhardt,

Suisse comme l' ami du peuple, avait lié partie avec plusieurs députés à la convention, Julien (de

Toulouse), Delaunay (d' Angers) et l' ex-capucin Chabot pour spéculer sur les actions de la

compagnie des Indes. Le jeu, très simple, consistait à faire tomber ces actions à 650 livres par des

motions spoliatrices, afin d' en acheter le plus grand nombre possible à ce prix et de les relever

ensuite à 4 000 ou 5 000 livres par des motions rassurantes. Mais Chabot, Julien, Delaunay étaient

percés à jour. On suspectait Lacroix, Fabre D' églantine et même Danton. L' homme de l' agio, le

baron De Batz, cherchait de nouveaux complices à la convention et conseillait au banquier Morhardt

de voir Marat. Cette pensée des agioteurs contre-révolutionnaires n' était pas aussi étrange qu' elle

semblait tout d' abord. Toujours ces gens-là s' efforçaient de se liguer avec les puissances du jour, et,

par sa popularité, par sa plume, par son caractère, Marat était une puissance formidable. Les

girondins sombraient ; les dantonistes, battus par la tempête, ne gouvernaient plus. Robespierre, l'

idole du peuple, était d' une probité jalouse, soupçonneux et ne se laissait point approcher. Il importait

de circonvenir Marat, de s' assurer sa bienveillance pour le jour où il serait dictateur, et tout

présageait qu' il le deviendrait : sa popularité, son ambition, son empressement à recommander les

grands moyens. Et peut-être, après tout, que Marat rétablirait l' ordre, les finances, la prospérité.

Plusieurs fois il s' était élevé contre les énergumènes qui renchérissaient

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sur lui de patriotisme ; depuis quelque temps, il dénonçait les démagogues presque autant que les

modérés. Après avoir excité le peuple à pendre les accapareurs dans leur boutique pillée, il exhortait

les citoyens au calme et à la prudence ; il devenait un homme de gouvernement. Malgré certains

bruits qu' on semait sur lui comme sur tous les autres hommes de la révolution, ces écumeurs d' or ne

le croyaient pas corruptible, mais ils le savaient vaniteux et crédule : ils espéraient le gagner par des

flatteries et surtout par une familiarité condescendante, qu' ils croyaient de leur part la plus séduisante

des flatteries. Ils comptaient, grâce à lui, souffler le froid et le chaud sur toutes les valeurs qu' ils

voudraient acheter et revendre, et le pousser à servir leurs intérêts en croyant n' agir que dans l'

intérêt public. Grande appareilleuse, bien qu' elle fût encore dans l' âge des amours, la citoyenne

Rochemaure s' était donné la mission de réunir le législateur journaliste au banquier et sa folle

imagination lui représentait l' homme des caves, aux mains encore rougies du sang de septembre,

engagé dans le parti des financiers dont elle était l' agent, jeté par sa sensibilité même et sa candeur

en plein agio, dans ce monde, qu' elle chérissait, d' accapareurs, de fournisseurs, d' émissaires de l'

étranger, de croupiers et de femmes galantes. Elle insista pour que le citoyen Gamelin la conduisît

chez l' ami du peuple, qui habitait non loin, dans la rue des cordeliers, près de l' église. Après avoir fait

un peu de résistance, le peintre céda au voeu de la citoyenne. Le dragon Henry, invité à se joindre à

eux, refusa,

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alléguant qu' il entendait garder sa liberté, même à l' égard du citoyen Marat, qui, sans doute, avait

rendu des services à la république, mais maintenant faiblissait : n' avait-il pas, dans sa feuille,

conseillé la résignation au peuple de Paris ? Et le jeune Henry, d' une voix mélodieuse, avec de longs

soupirs, déplora la république trahie par ceux en qui elle avait mis son espoir : Danton repoussant l'

idée d' un impôt sur les riches, Robespierre s' opposant à la permanence des sections, Marat dont les

conseils pusillanimes brisaient l' élan des citoyens. -oh ! S' écria-t-il, que ces hommes paraissent

faibles auprès de Leclerc et de Jacques Roux ! ... Roux ! Leclerc ! Vous êtes les vrais amis du peuple

! Gamelin n' entendit point ces propos, qui l' eussent indigné : il était allé dans la pièce voisine

passer son habit bleu. -vous pouvez être fière de votre fils, dit la citoyenne Rochemaure à la citoyenne

Gamelin. Il est grand par le talent et par le caractère. La citoyenne veuve Gamelin donna, en réponse,

un bon témoignage de son fils, sans toutefois s' enorgueillir de lui devant une dame de haut parage,

car elle avait appris dans son enfance que le premier devoir des petits est l' humilité envers les

grands. Elle était encline à se plaindre, n' en ayant que trop sujet et trouvant dans ses plaintes un

soulagement à ses peines. Elle révélait abondamment ses maux à ceux qu' elle croyait capables de

les soulager, et Madame De Rochemaure lui semblait de ceux-là. Aussi, mettant à profit l' instant

favorable, elle conta tout d' une

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haleine la détresse de la mère et du fils, qui tous deux mouraient de faim. On ne vendait plus de

tableaux : la révolution avait tué le commerce comme avec un couteau. Les vivres étaient rares et

hors de prix... et la bonne dame expédiait ses lamentations avec toute la volubilité de ses lèvres

molles et de sa langue épaisse, afin de les avoir dépêchées toutes quand reparaîtrait son fils dont la

fierté n' eût point approuvé de telles plaintes. Elle s' efforçait d' émouvoir dans le moins de temps

possible une dame qu' elle jugeait riche et répandue, et de l' intéresser au sort de son enfant. Et elle

sentait que la beauté d' évariste conspirait avec elle pour attendrir une femme bien née. En effet, la

citoyenne Rochemaure montra de la sensibilité : elle s' émut à l' idée des souffrances d' évariste et de

sa mère et rechercha les moyens de les adoucir. Elle ferait acheter les ouvrages du peintre par des

hommes riches de ses amis. -car, dit-elle en souriant, il y a encore de l' argent en France, mais il se

cache. Mieux encore : puisque l' art était perdu, elle procurerait à évariste un emploi chez Morhardt

ou chez les frères Perregaux, ou une place de commis chez un fournisseur aux armées. Puis elle

songea que ce n' était pas cela qu' il fallait à un homme de ce caractère ; et, après un moment de

réflexion, elle fit signe qu' elle avait trouvé : -il reste à nommer plusieurs jurés au tribunal

révolutionnaire. Juré, magistrat, voilà ce qui convient à votre fils. Je suis en relation avec les membres

du comité de

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salut public ; je connais Robespierre l' aîné ; son frère soupe très souvent chez moi. Je leur parlerai.

Je ferai parler à Montané, à Dumas, à Fouquer. La citoyenne Gamelin, émue et reconnaissante, mit

un doigt sur sa bouche : évariste rentrait dans l' atelier. Il descendit avec la citoyenne Rochemaure l'

escalier sombre, dont les degrés de bois et de carreaux étaient recouverts d' une crasse antique.

Sur le pont-neuf, où le soleil, déjà bas, allongeait l' ombre du piédestal qui avait porté le cheval de

bronze et que pavoisaient maintenant les couleurs de la nation, une foule d' hommes et de femmes du

peuple écoutaient, par petits groupes, des citoyens qui parlaient à vois basse. La foule, consternée,

gardait un silence coupé par intervalles de gémissements et de cris de colère. Beaucoup s' en allaient

d' un pas rapide vers la rue de Thionville, ci-devant rue dauphine ; Gamelin, s' étant glissé dans un de

ces groupes, entendit que Marat venait d' être assassiné. Peu à peu la nouvelle se confirmait et se

précisait : il avait été assassiné dans sa baignoire, par une femme venue exprès de Caen pour

commettre ce crime. Certains croyaient qu' elle s' était enfuie ; mais la plupart disaient qu' elle avait

été arrêtée. Ils étaient là, tous, comme un troupeau sans berger. Ils songeaient : " Marat, sensible,

humain, bienfaisant, Marat n' est plus là pour nous guider, lui qui ne s' est jamais trompé, qui devinait

tout, qui osait tout révéler ! ... que faire, que devenir ? Nous avons perdu notre conseiller, notre

défenseur, notre ami. " ils savaient d' où venait le coup, et

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qui avait dirigé le bras de cette femme. Ils gémissaient : -Marat a été frappé par les mains

criminelles qui veulent nous exterminer. Sa mort est le signal de l' égorgement de tous les patriotes.

On rapportait diversement les circonstances de cette mort tragique et les dernières paroles de la

victime ; on faisait des questions sur l' assassin, dont on savait seulement que c' était une jeune

femme envoyée par les traîtres fédéralistes. Montrant les ongles et les dents, les citoyennes vouaient

la criminelle au supplice et, trouvant la guillotine trop douce, réclamaient pour ce monstre le fouet, la

roue, l' écartèlement, et imaginaient des tortures nouvelles. Des gardes nationaux en armes traînaient

à la section un homme à l' air résolu. Ses vêtements étaient en lambeaux ; des filets de sang coulaient

sur sa face pâle. On l' avait surpris disant que Marat avait mérité son sort en provoquant sans cesse

au pillage et au meurtre. Et ç' avait été à grand' peine que les miliciens l' avaient soustrait à la fureur

populaire. On le désignait du doigt comme un complice de l' assassin, et des menaces de mort s'

élevaient sur son passage. Gamelin restait stupide de douleur. De maigres larmes séchaient dans

ses yeux ardents. à sa douleur filiale se mêlaient une sollicitude patriotique et une piété populaire qui

le déchiraient. Il songeait : " après Le Peltier, après Bourdon, Marat ! ... je reconnais le sort des

patriotes : massacrés au Champ De Mars, à Nancy, à Paris, ils périront tous. " et il songeait au traître

Wimpfen qui naguère encore, à la tête d' une horde de

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soixante mille royalistes, marchait sur Paris, et qui, s' il n' avait été arrêté à Vernon par les braves

patriotes, eût mis à feu et à sang la ville héroïque et condamnée. Et combien de périls encore,

combien de projets criminels, combien de trahisons, que la sagesse et la vigilance de Marat pouvaient

seules connaître et déjouer ! Qui saurait après lui dénoncer Custine oisif dans le camp de César et

refusant de débloquer Valenciennes, Biron inactif dans la Basse-vendée, laissant prendre Saumur et

assiéger Nantes, Dillon trahissant la patrie dans l' Argonne ? ... cependant, autour de lui, de

moment en moment, grandissait la clameur sinistre : -Marat est mort ; les aristocrates l' ont tué !

Comme, le coeur gros de douleur, de haine et d' amour, il s' en allait rendre un hommage funèbre au

martyr de la liberté, une vieille paysanne qui portait la coiffe limousine s' approcha de lui et lui

demanda si ce Monsieur Marat, qui avait été assassiné, n' était pas monsieur le curé Mara, de

Saint-pierre-de-Queyroix.

CHAPITRE VIII

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La veille de la fête, par un soir tranquille et clair, élodie, au bras d' évariste, se promenait sur le

champ de la fédération. Des ouvriers achevaient en hâte d' élever des colonnes, des statues, des

temples, une montagne, un autel. Des symboles gigantesques, l' Hercule populaire brandissant sa

massue, la nature abreuvant l' univers à ses mamelles inépuisables, se dressaient soudain dans la

capitale en proie à la famine, à la terreur, écoutant si l' on n' entendait pas sur la route de Meaux les

canons autrichiens. La Vendée réparait son échec devant Nantes par

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des victoires audacieuses. Un cercle de fer, de flammes et de haine entourait la grande cité

révolutionnaire. Et cependant elle recevait avec magnificence, comme la souveraine d' un vaste empire,

les députés des assemblées primaires qui avaient accepté la constitution. Le fédéralisme était

vaincu : la république une, indivisible, vaincrait tous ses ennemis. étendant le bras sur la plaine

populeuse : -c' est là, dit évariste, que, le 17 juillet 91, l' infâme Bailly fit fusiller le peuple au pied de l'

autel de la patrie. Le grenadier Passavant, témoin du massacre, rentra dans sa maison, déchira son

habit, s' écria : " j' ai juré de mourir avec la liberté ; elle n' est plus : je meurs. " et il se brûla la cervelle.

Cependant les artistes et les bourgeois paisibles examinaient les préparatifs de la fête, et on lisait

sur leurs visages un amour de la vie aussi morne que leur vie elle-même : les plus grands

événements, en entrant dans leur esprit, se rapetissaient à leur mesure et devenaient insipides

comme eux. Chaque couple allait, portant dans ses bras ou traînant par la main ou faisant courir

devant lui des enfants qui n' étaient pas plus beaux que leurs parents et ne promettaient pas de

devenir plus heureux, et qui donneraient la vie à d' autres enfants aussi médiocres qu' eux en joie et

en beauté. Et parfois l' on voyait une jeune fille grande et belle qui sur son passage inspirait aux

jeunes hommes un généreux désir, aux vieillards le regret de la douce vie. Près de l' école militaire,

évariste montra à élodie des statues égyptiennes dessinées par David d' après des

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modèles romains de l' époque d' Auguste. Ils entendirent alors un vieux Parisien poudré s' écrier :

-on se croirait sur les bords du Nil ! Depuis trois jours qu' élodie n' avait vu son ami, de graves

événements s' étaient passés à l' amour peintre. le citoyen Blaise avait été dénoncé au comité de

sûreté générale pour fraudes dans les fournitures. Heureusement que le marchand d' estampes était

connu dans sa section : le comité de surveillance de la section des piques s' était porté garant de son

civisme auprès du comité de sûreté générale et l' avait pleinement justifié. Ayant conté cet événement

avec émotion, élodie ajouta : -nous sommes tranquilles maintenant, mais l' alerte a été chaude. Il s'

en est fallu de peu que mon père n' ait été mis en prison. Si le danger avait duré quelques heures de

plus, je serais allée vous demander, évariste, de faire auprès de vos amis influents des démarches en

sa faveur. évariste ne répondit pas. élodie fut bien loin de mesurer la profondeur de ce silence. Ils

allèrent, la main dans la main, le long des berges de la Seine. Ils se disaient leur mutuelle tendresse

dans le langage de Julie et de Saint-preux : le bon Jean-jacques leur donnait les moyens de peindre

et d' orner leur amour. La municipalité avait accompli ce prodige de faire régner pour un jour l'

abondance dans la ville affamée. Une foire s' était installée sur la place des invalides, au bord de la

rivière : des marchands vendaient, dans des baraques, des saucissons, des cervelas, des andouilles,

des jambons couverts de lauriers, des gâteaux de Nanterre, des pains d' épice, des crêpes, des pains

de quatre livres, de la limonade

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et du vin. Il y avait aussi des boutiques où l' on vendait des chansons patriotiques, des cocardes, des

rubans tricolores, des bourses, des chaînes de laiton et toutes sortes de menus joyaux. S' arrêtant à

l' étalage d' un humble bijoutier, évariste choisit une bague en argent où l' on voyait en relief la tête de

Marat entortillée d' un foulard, et il la passa au doigt d' élodie. Gamelin se rendit, ce soir-là, rue de l'

arbre-sec, chez la citoyenne Rochemaure, qui l' avait mandé pour affaire pressante. Il la trouva dans

sa chambre à coucher, étendue sur une chaise longue, en déshabillé galant. Tandis que l' attitude

de la citoyenne exprimait une voluptueuse langueur, autour d' elle tout disait ses grâces, ses jeux, ses

talents : une harpe près du clavecin entr' ouvert ; une guitare dans un fauteuil ; un métier à broder où

était montée une étoffe de satin ; sur la table, une miniature ébauchée, des papiers, des livres ; une

bibliothèque en désordre, comme ravagée par une belle main aussi avide de connaître que de sentir.

Elle lui donna sa main à baiser et lui dit : -salut, citoyen juré ! ... aujourd' hui même, Robespierre l'

aîné m' a remis une lettre en votre faveur pour le président Herman, une lettre très bien tournée, qui

disait à peu près : " je vous indique le citoyen Gamelin, recommandable par ses talents et par son

patriotisme. Je me suis fait un devoir de vous annoncer un patriote qui a des principes et une conduite

ferme dans la ligne révolutionnaire. Vous ne négligerez pas l' occasion d' être utile à un républicain... "

j' ai porté sans débrider cette lettre au

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président Herman, qui m' a reçue avec une politesse exquise et a aussitôt signé votre nomination.

C' est chose faite. Gamelin, après un moment de silence : -citoyenne, dit-il, bien que je n' aie pas un

morceau de pain à donner à ma mère, je jure sur mon honneur que je n' accepte les fonctions de juré

que pour servir la république et la venger de tous ses ennemis. La citoyenne jugea le remerciement

froid et le compliment sévère. Elle soupçonna Gamelin de manquer de grâce. Mais elle aimait trop la

jeunesse pour ne pas lui pardonner quelque âpreté. Gamelin était beau : elle lui trouvait du mérite. "

on le façonnera. " songea-t-elle. Et elle l' invita à ses soupers : elle recevait, chaque soir, après le

théâtre. -vous rencontrerez chez moi des gens d' esprit et de talent : Elleviou, Talma, le citoyen Vigée,

qui tourne les bouts-rimés avec une habileté merveilleuse. Le citoyen François nous a lu sa

Paméla, qu' on répète en ce moment au théâtre de la nation. Le style en est élégant et pur, comme

tout ce qui sort de la plume du citoyen François. La pièce est touchante : elle nous a fait verser des

larmes. C' est la jeune Lange qui tiendra le rôle de Paméla. -je m' en rapporte à votre jugement,

citoyenne, répondit Gamelin. Mais le théâtre de la nation est peu national. Et il est fâcheux pour le

citoyen François que ses ouvrages soient portés sur ces planches avilies par les vers misérables de

Laya : on n' a pas oublié le scandale de l' ami des lois... -citoyen Gamelin, je vous abandonne Laya :

il n' est pas de mes amis.

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Ce n' était point par bonté pure que la citoyenne avait employé son crédit à faire nommer Gamelin à

un poste envié : après ce qu' elle avait fait et ce que d' aventure il adviendrait qu' elle fît pour lui, elle

comptait se l' attacher étroitement et s' assurer un appui auprès d' une justice à laquelle elle pouvait

avoir affaire, un jour ou l' autre, car enfin elle envoyait beaucoup de lettres en France et à l' étranger,

et de telles correspondances étaient alors suspectes. -allez-vous souvent au théâtre, citoyen ? à ce

moment, le dragon Henry, plus charmant que l' enfant bathylle, entra dans la chambre. Deux énormes

pistolets étaient passés dans sa ceinture. Il baisa la main de la belle citoyenne, qui lui dit : -voilà le

citoyen évariste Gamelin pour qui j' ai passé la journée au comité de sûreté générale et qui ne m' en

sait point de gré. Grondez-le. -ah ! Citoyenne, s' écria le militaire, vous venez de voir nos législateurs

aux Tuileries. Quel spectacle affligeant ! Les représentants d' un peuple libre devraient-ils siéger sous

les lambris d' un despote ? Les mêmes lustres allumés naguère sur les complots de Capet et les

orgies d' Antoinette éclairent aujourd' hui les veilles de nos législateurs. Cela fait frémir la nature.

-mon ami, félicitez le citoyen Gamelin, répondit-elle ; il est nommé juré au tribunal révolutionnaire.

-mes compliments, citoyen ! Fit Henry. Je suis heureux de voir un homme de ton caractère investi de

ces fonctions. Mais, à vrai dire, j' ai peu de confiance en cette justice méthodique, créée par les

modérés de la convention, en

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cette Némésis débonnaire qui ménage les conspirateurs, épargne les traîtres, ose à peine frapper

les fédéralistes et craint d' appeler l' Autrichienne à sa barre. Non, ce n' est pas le tribunal

révolutionnaire qui sauvera la république. Ils sont bien coupables, ceux qui, dans la situation

désespérée où nous sommes, ont arrêté l' élan de la justice populaire ! -Henry, dit la citoyenne

Rochemaure, passez-moi ce flacon... en rentrant chez lui, Gamelin trouva sa mère et le vieux

Brotteaux qui faisaient une partie de piquet à la lueur d' une chandelle fumeuse. La citoyenne

annonçait sans vergogne " tierce au roi. " apprenant que son fils était juré, elle l' embrassa avec

transports, songeant que c' était pour l' un et l' autre beaucoup d' honneur et que désormais tous deux

mangeraient tous les jours. -je suis heureuse et fière d' être la mère d' un juré, dit-elle. C' est une belle

chose que la justice, et la plus nécessaire de toutes : sans justice, les faibles seraient vexés à chaque

instant. Et je crois que tu jugeras bien, mon évariste : car, dès l' enfance, je t' ai trouvé juste et

bienveillant en toutes choses. Tu ne pouvais souffrir l' iniquité et tu t' opposais selon tes forces à la

violence. Tu avais pitié des malheureux, et c' est là le plus beau fleuron d' un juge... mais, dis-moi,

évariste, comment êtes-vous habillés dans ce grand tribunal ? Gamelin lui répondit que les juges se

coiffaient d' un chapeau à plumes noires, mais que les jurés n' avaient

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point de costume uniforme, qu' ils portaient leur habit ordinaire. -il vaudrait mieux, répliqua la

citoyenne, qu' ils portassent la robe et la perruque : ils en paraîtraient plus respectables. Bien que vêtu

le plus souvent avec négligence, tu es beau et tu pares tes habits ; mais la plupart des hommes ont

besoin de quelque ornement pour paraître considérables : il vaudrait mieux que les jurés eussent la

robe et la perruque. La citoyenne avait ouï-dire que les fonctions de juré au tribunal rapportaient

quelque chose ; elle ne se tint pas de demander si l' on y gagnait de quoi vivre honnêtement, car un

juré, disait-elle, doit faire bonne figure dans le monde. Elle apprit avec satisfaction que les jurés

recevaient une indemnité de dix-huit livres par séance et que la multitude des crimes contre la sûreté

de l' état les obligerait à siéger très souvent. Le vieux Brotteaux ramassa les cartes, se leva et dit à

Gamelin : -citoyen, vous êtes investi d' une magistrature auguste et redoutable. Je vous félicite de

prêter les lumières de votre conscience à un tribunal plus sûr et moins faillible peut-être que tout

autre, parce qu' il recherche le bien et le mal, non point en eux-mêmes et dans leur essence, mais

seulement par rapport à des intérêts tangibles et à des sentiments manifestes. Vous aurez à vous

prononcer entre la haine et l' amour, ce qui se fait spontanément, non entre la vérité et l' erreur, dont

le discernement est impossible au faible

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esprit des hommes. Jugeant d' après les mouvements de vos coeurs, vous ne risquerez pas de vous

tromper, puisque le verdict sera bon pourvu qu' il contente les passions qui sont votre loi sacrée.

Mais, c' est égal, si j' étais de votre président, je ferais comme Bridoie, je m' en rapporterais au sort

des dés. En matière de justice, c' est encore le plus sûr.

CHAPITRE IX

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évariste Gamelin devait entrer en fonctions le 14 septembre, lors de la réorganisation du tribunal,

divisé désormais en quatre sections, avec quinze jurés pour chacune. Les prisons regorgeaient ; l'

accusateur public travaillait dix-huit heures par jour. Aux défaites des armées, aux révoltes des

provinces, aux conspirations, aux complots, aux trahisons, la convention opposait la terreur. Les

Dieux avaient soif. La première démarche du nouveau juré fut de faire une visite de déférence au

président Herman, qui le charma

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par la douceur de son langage et l' aménité de son commerce. Compatriote et ami de Robespierre,

dont il partageait les sentiments, il laissait voir un coeur sensible et vertueux. Il était tout pénétré de

ces sentiments humains, trop longtemps étrangers au coeur des juges et qui font la gloire éternelle d'

un Dupaty et d' un Beccaria. Il se félicitait de l' adoucissement des moeurs qui s' était manifesté, dans

l' ordre judiciaire, par la suppression de la torture et des supplices ignominieux ou cruels. Il se

réjouissait de voir la peine de mort, autrefois prodiguée et servant naguère encore à la répression des

moindres délits, devenue plus rare, et réservée aux grands crimes. Pour sa part, comme Robespierre,

il l' eût volontiers abolie, en tout ce qui ne touchait pas à la sûreté publique. Mais il eût cru trahir l'

état en ne punissant pas de mort les crimes commis contre la souveraineté nationale. Tous ses

collègues pensaient ainsi : la vieille idée monarchique de la raison d' état inspirait le tribunal

révolutionnaire. Huit siècles de pouvoir absolu avaient formé ses magistrats, et c' est sur les principes

du droit divin qu' il jugeait les ennemis de la liberté. évariste Gamelin se présenta, le même jour,

devant l' accusateur public, le citoyen Fouquier, qui le reçut dans le cabinet où il travaillait avec son

greffier. C' était un homme robuste, à la voix rude, aux yeux de chat, qui portait sur sa large face

grêlée, sur son teint de plomb, l' indice des ravages que cause une existence sédentaire et recluse aux

hommes vigoureux, faits pour le grand air et les exercices violents. Les dossiers montaient autour

de lui comme les murs d' un sépulcre, et, visiblement,

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il aimait cette paperasserie terrible qui semblait vouloir l' étouffer. Ses propos étaient d' un magistrat

laborieux, appliqué à ses devoirs et dont l' esprit ne sortait pas du cercle de ses fonctions. Son haleine

échauffée sentait l' eau-de-vie qu' il prenait pour se soutenir et qui ne semblait pas monter à son

cerveau, tant il y avait de lucidité dans ses propos constamment médiocres. Il vivait dans un petit

appartement du palais, avec sa jeune femme, qui lui avait donné deux jumeaux. Cette jeune femme,

la tante Henriette et la servante Pélagie composaient toute sa maison. Il se montrait doux et bon

envers ces femmes. Enfin, c' était un homme excellent dans sa famille et dans sa profession, sans

beaucoup d' idées et sans aucune imagination. Gamelin ne put se défendre de remarquer avec

quelque déplaisir combien ces magistrats de l' ordre nouveau ressemblaient d' esprit et de façons aux

magistrats de l' ancien régime. Et c' en étaient : Herman avait exercé les fonctions d' avocat général

au conseil d' Artois ; Fouquier était un ancien procureur au Châtelet. Ils avaient gardé leur caractère.

Mais évariste Gamelin croyait à la palingénésie révolutionnaire. En quittant le parquet, il traversa la

galerie du palais et s' arrêta devant les boutiques où toutes sortes d' objets étaient exposés avec art. Il

feuilleta, à l' étalage de la citoyenne Ténot, des ouvrages historiques, politiques, et philosophiques :

les chaînes de l' esclavage ; essai sur le despotisme ; les crimes des reines. " à la bonne heure !

Songe-t-il, ce sont des écrits républicains ! " et il demanda

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à la libraire si elle vendait beaucoup de ces livres-là. Elle secoua la tête : -on ne vend que des

chansons et des romans. Et, tirant un petit volume d' un tiroir : -voici, ajouta-t-elle, quelque chose de

bon. évariste lut le titre : la religieuse en chemise. il trouva devant la boutique voisine Philippe

Desmahis qui, superbe et tendre, parmi les eaux de senteur, les poudres et les sachets de la

citoyenne Saint-jorre, assurait la belle marchande de son amour, lui promettait de lui faire son portrait

et lui demandait un moment d' entretien dans le jardin des Tuileries, le soir. Il était beau. La

persuasion coulait de ses lèvres et jaillissait de ses yeux. La citoyenne Saint-jorre l' écoutait en silence

et, prête à le croire, baissait les yeux. Pour se familiariser avec les terribles fonctions dont il était

investi, le nouveau juré voulut, mêlé au public, assister à un jugement du tribunal. Il gravit l' escalier où

un peuple immense était assis comme dans un amphithéâtre et il pénétra dans l' ancienne salle du

parlement de Paris. On s' étouffait pour voir juger quelque général. Car alors, comme disait le vieux

Brotteaux, " la convention, à l' exemple du gouvernement de sa majesté britannique, faisait passer en

jugement les généraux vaincus, à défaut des généraux traîtres, qui, ceux-ci, ne se laissaient point

juger. Ce n' est point, ajoutait Brotteaux, qu' un général vaincu soit nécessairement criminel, car de

toute nécessité il en faut un dans chaque bataille. Mais il n' est rien

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comme de condamner à mort un général pour donner du coeur aux autres... " il en avait déjà passé

plusieurs sur le fauteuil de l' accusé, de ces militaires légers et têtus, cervelles d' oiseau dans des

crânes de boeuf. Celui-là n' en savait guère plus sur les sièges et les batailles qu' il avait conduits, que

les magistrats qui l' interrogeaient : l' accusation et la défense se perdaient dans les effectifs, les

objectifs, les munitions, les marches et les contre-marches. Et la foule des citoyens qui suivaient ces

débats obscurs et interminables voyait derrière le militaire imbécile la patrie ouverte et déchirée,

souffrant mille morts ; et, du regard et de la voix, ils pressaient les jurés, tranquilles à leur banc, d'

asséner leur verdict comme un coup de massue sur les ennemis de la république. évariste le sentait

ardemment : ce qu' il fallait frapper en ce misérable, c' étaient les deux monstres affreux qui

déchiraient la patrie : la révolte et la défaite. Il s' agissait bien, vraiment, de savoir si ce militaire était

innocent ou coupable ! Quand la Vendée reprenait courage, quand Toulon se livrait à l' ennemi, quand

l' armée du Rhin reculait devant les vainqueurs de Mayence, quand l' armée du Nord, retirée au camp

de César, pouvait être enlevée en un coup de main par les impériaux, les Anglais, les Hollandais,

maîtres de Valenciennes, ce qu' il importait, c' était d' instruire les généraux à vaincre ou à mourir. En

voyant ce soudard infirme et abêti, qui, à l' audience, se perdait dans ses cartes comme il s' était

perdu là-bas dans les plaines du Nord, Gamelin, pour ne pas crier avec le public : " à mort ! " sortit

précipitamment de la salle.

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à l' assemblée de la section, le nouveau juré reçut les félicitations du président Olivier, qui lui fit jurer

sur le vieux maître autel des Barnabites, transformé en autel de la patrie, d' étouffer dans son âme, au

nom sacré de l' humanité, toute faiblesse humaine. Gamelin, la main levée, prit à témoin de son

serment les mânes augustes de Marat, martyr de la liberté, dont le buste venait d' être posé contre un

pilier de la ci-devant église, en face du buste de Le Peltier. Quelques applaudissements retentirent,

mêlés à des murmures. L' assemblée était agitée. à l' entrée de la nef, un groupe de sectionnaires

armés de piques vociférait. -il est antirépublicain, dit le président, de porter des armes dans une

réunion d' hommes libres. Et il ordonna de déposer aussitôt les fusils et les piques dans la ci-devant

sacristie. Un bossu, l' oeil vif et les lèvres retroussées, le citoyen Beauvisage, du comité de vigilance,

vint occuper la chaire devenue la tribune et surmontée d' un bonnet rouge. -les généraux nous

trahissent, dit-il, et livrent nos armées à l' ennemi. Les Impériaux poussent des partis de cavalerie

autour de Péronne et de Saint-quentin. Toulon a été livré aux Anglais, qui y débarquent quatorze mille

hommes. Les ennemis de la république conspirent au sein même de la convention. Dans la capitale,

d' innombrables complots sont ourdis pour délivrer l' Autrichienne. Au moment que je parle, le bruit

court que le fils Capet, évadé du temple, est porté en triomphe à Saint-cloud : on veut relever en sa

faveur le trône du tyran. L' enchérissement des vivres, la dépréciation des assignats sont l' effet des

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manoeuvres accomplies dans nos foyers, sous nos yeux, par les agents de l' étranger. Au nom du

salut public, je somme le citoyen juré d' être impitoyable pour les conspirateurs et les traîtres. Tandis

qu' il descendait de la tribune, des voix s' élevaient dans l' assemblée : " à bas le tribunal

révolutionnaire ! à bas les modérés ! " gras et le teint fleuri, le citoyen Dupont aîné, menuisier sur la

place de Thionville, monta à la tribune, désireux, disait-il, d' adresser une question au citoyen juré. Et il

demanda à Gamelin quelle serait son attitude dans l' affaire des Brissotins et de la veuve Capet.

évariste était timide et ne savait point parler en public. Mais l' indignation l' inspira. Il se leva, pâle, et

dit d' une voix sourde : -je suis magistrat. Je ne relève que de ma conscience. Toute promesse que je

vous ferais serait contraire à mon devoir. Je dois parler au tribunal et me taire partout ailleurs. Je ne

vous connais plus. Je suis juge : je ne connais ni amis ni ennemis. L' assemblée, diverse, incertaine et

flottante, comme toutes les assemblées, approuva. Mais le citoyen Dupont aîné revint à la charge ; il

ne pardonnait pas à Gamelin d' occuper une place qu' il avait lui-même convoitée. -je comprends,

dit-il, j' approuve même les scrupules du citoyen juré. On le dit patriote : c' est à lui de voir si sa

conscience lui permet de siéger dans un tribunal destiné à détruire les ennemis de la république et

résolu à les ménager. Il est des complicités auxquelles un bon citoyen doit se soustraire. N' est-il pas

avéré que plusieurs jurés

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de ce tribunal se sont laissés corrompre par l' or des accusés, et que le président Montané a perpétré

un faux pour sauver la tête de la fille Corday ? à ces mots, la salle retentit d' applaudissements

vigoureux. Les derniers éclats en montaient encore aux voûtes, quand Fortuné Trubert monta à la

tribune. Il avait beaucoup maigri, en ces derniers mois. Sur son visage pâle des pommettes rouges

perçaient la peau ; ses paupières étaient enflammées et ses prunelles vitreuses. -citoyens, dit-il d' une

voix faible et un peu haletante, étrangement pénétrante ; on ne peut suspecter le tribunal

révolutionnaire sans suspecter en même temps la convention et le comité de salut public dont il

émane. Le citoyen Beauvisage nous a alarmés en nous montrant le président Montané altérant la

procédure en faveur d' un coupable. Que n' a-t-il ajouté, pour notre repos, que, sur la dénonciation de

l' accusateur public, Montané a été destitué et emprisonné ? ... ne peut-on veiller au salut public sans

jeter partout la suspicion ? N' y a-t-il plus de talents ni de vertus à la convention ? Robespierre,

Couthon, Saint-just ne sont-ils pas des hommes honnêtes ? Il est remarquable que les propos les plus

violents sont tenus par des individus qu' on n' a jamais vus combattre pour la république. Ils ne

parleraient pas autrement s' ils voulaient la rendre haïssable. Citoyens, moins de bruit et plus de

besogne ! C' est avec des canons, et non avec des criailleries, que l' on sauvera la France. La moitié

des caves de la section n' ont pas encore été fouillées. Plusieurs citoyens détiennent encore des

quantités considérables de bronze. Nous rappelons aux riches que les dons patriotiques sont pour

eux la

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meilleure des assurances. Je recommande à votre libéralité les filles et les femmes de nos soldats

qui se couvrent de gloire à la frontière et sur la Loire. L' un d' eux, le hussard Pommier (Augustin),

précédemment apprenti sommelier, rue de Jérusalem, le 10 du mois dernier, devant Condé, menant

des chevaux boire, fut assailli par six cavaliers autrichiens : il en tua deux et ramena les autres

prisonniers. Je demande que la section déclare que Pommier (Augustin) a fait son devoir. Ce discours

fut applaudi et les sectionnaires se séparèrent aux cris de " vive la république ! " demeuré seul dans la

nef avec Trubert, Gamelin lui serra la main : -merci. Comment vas-tu ? -moi, très bien, très bien !

Répondit Trubert, en crachant, avec un hoquet, du sang dans son mouchoir. La république a

beaucoup d' ennemis au dehors et au dedans ; et notre section en compte, pour sa part, un assez

grand nombre. Ce n' est pas avec des criailleries mais avec du fer et des lois qu' on fonde les

empires... bonsoir, Gamelin : j' ai quelques lettres à écrire. Et il s' en alla, son mouchoir sur les lèvres,

dans la ci-devant sacristie. La citoyenne veuve Gamelin, sa cocarde désormais mieux ajustée à sa

coiffe, avait pris, du jour au lendemain, une gravité bourgeoise, une fierté républicaine et le digne

maintien qui sied à la mère d' un citoyen juré. Le respect de la justice, dans lequel elle avait été

nourrie, l' admiration que, depuis l' enfance, lui inspiraient la robe et la

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simarre, la sainte terreur qu' elle avait toujours éprouvée à la vue de ces hommes à qui Dieu

lui-même cède sur la terre son droit de vie et de mort, ces sentiments lui rendaient auguste, vénérable

et saint ce fils que naguère elle croyait encore presque un enfant. Dans sa simplicité, elle concevait la

continuité de la justice à travers la révolution aussi fortement que les législateurs de la convention

concevaient la continuité de l' état dans la mutation des régimes, et le tribunal révolutionnaire lui

apparaissait égal en majesté à toutes les juridictions anciennes qu' elle avait appris à révérer. Le

citoyen Brotteaux montrait au jeune magistrat de l' intérêt mêlé de surprise et une déférence forcée.

Comme la citoyenne veuve Gamelin, il considérait la continuité de la justice à travers les régimes ;

mais, au rebours de cette dame, il méprisait les tribunaux révolutionnaires à l' égal des cours de l'

ancien régime. N' osant exprimer ouvertement sa pensée, et ne pouvant se résoudre à se taire, il se

jetait dans des paradoxes que Gamelin comprenait tout juste assez pour en soupçonner l' incivisme. -l'

auguste tribunal où vous allez bientôt siéger, lui dit-il une fois, a été institué par le sénat français pour

le salut de la république ; et ce fut certes une pensée vertueuse de nos législateurs que de donner

des juges à leurs ennemis. J' en conçois la générosité, mais je ne la crois pas politique. Il eût été plus

habile à eux, il me semble, de frapper dans l' ombre leurs plus irréconciliables adversaires et de

gagner les autres par des dons ou des promesses. Un tribunal frappe avec lenteur et fait moins de

mal que de peur : il est surtout exemplaire. L' inconvénient

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du vôtre est de réconcilier tous ceux qu' il effraie et de faire ainsi, d' une cohue d' intérêts et de

passions contraires, un grand parti capable d' une action commune et puissante. Vous semez la peur :

c' est la peur plus que le courage qui enfante les héros ; puissiez-vous, citoyen Gamelin, ne pas voir

un jour éclater contre vous des prodiges de peur. Le graveur Desmahis, amoureux, cette semaine-là,

d' une fille du palais-égalité, la brune Flora, une géante, avait trouvé pourtant cinq minutes pour

féliciter son camarade et lui dire qu' une telle nomination honorait grandement les beaux-arts. élodie

elle-même, bien qu' à son insu elle détestât toute chose révolutionnaire, et qui craignait les fonctions

publiques comme les plus dangereuses rivales qui pussent lui disputer le coeur de son amant, la

tendre élodie subissait l' ascendant d' un magistrat appelé à se prononcer dans des affaires capitales.

D' ailleurs la nomination d' évariste aux fonctions de juré produisait autour d' elle des effets heureux,

dont sa sensibilité trouvait à se réjouir : le citoyen Jean Blaise vint dans l' atelier de la place de

Thionville embrasser le juré avec un débordement de mâle tendresse. Comme tous les

contre-révolutionnaires, il éprouvait de la considération pour les puissances de la république, et,

depuis qu' il avait été dénoncé pour fraude dans les fournitures de l' armée, le tribunal révolutionnaire

lui inspirait une crainte respectueuse. Il se voyait personnage de trop d' apparence et mêlé à trop d'

affaires pour goûter une sécurité parfaite : le citoyen Gamelin lui paraissait un homme

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à ménager. Enfin on était bon citoyen, ami des lois. Il tendit la main au peintre magistrat, se montra

cordial et patriote, favorable aux arts et à la liberté. Gamelin, généreux, serra cette main largement

tendue. -citoyen évariste Gamelin, dit Jean Blaise, je fais appel à votre amitié et à vos talents. Je

vous emmène demain pour quarante-huit heures à la campagne : vous dessinerez et nous causerons.

Plusieurs fois, chaque année, le marchand d' estampes faisait une promenade de deux ou trois jours

en compagnie de peintres qui dessinaient, sur ses indications, des paysages et des ruines. Saisissant

avec habileté ce qui pouvait plaire au public, il rapportait de ces tournées des morceaux qui,

terminés dans l' atelier et gravés avec esprit, faisaient des estampes à la sanguine ou en couleurs,

dont il tirait bon profit. D' après ces croquis, il faisait exécuter aussi des dessus de portes et des

trumeaux qui se vendaient autant et mieux que les ouvrages décoratifs d' Hubert Robert. Cette fois, il

voulait emmener le citoyen Gamelin pour esquisser des fabriques d' après nature, tant le juré avait

pour lui grandi le peintre. Deux autres artistes étaient de la partie, le graveur Desmahis, qui dessinait

bien, et l' obscur Philippe Dubois, qui travaillait excellemment dans le genre de Robert. Selon la

coutume, la citoyenne élodie, avec sa camarade la citoyenne Hasard, accompagnait les artistes. Jean

Blaise, qui savait unir au souci de ses intérêts le soin de ses plaisirs, avait aussi invité à cette

promenade la citoyenne Thévenin, actrice du vaudeville, qui passait pour sa bonne amie.

CHAPITRE X

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Le samedi, à sept heures du matin, le citoyen Blaise, en bicorne noir, gilet écarlate, culotte de peau,

bottes jaunes à revers, cogna du manche de sa cravache à la porte de l' atelier. La citoyenne veuve

Gamelin s' y trouvait en honnête compagnie avec le citoyen Brotteaux, tandis qu' évariste nouait

devant un petit morceau de glace sa haute cravate blanche. -bon voyage, Monsieur Blaise ! Dit la

citoyenne. Mais, puisque vous allez peindre des paysages, emmenez donc Monsieur Brotteaux, qui

est peintre.

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-eh bien ! Dit Jean Blaise, citoyen Brotteaux, venez avec nous. Quand il se fut assuré qu' il ne serait

point importun, Brotteaux, d' humeur sociable et ami des divertissements accepta. La citoyenne

élodie avait monté les quatre étages pour embrasser la citoyenne veuve Gamelin, qu' elle appelait sa

bonne mère. Elle était tout de blanc vêtue et sentait la lavande. Une vieille berline de voyage, à deux

chevaux, la capote abaissée, attendait sur la place. Rose Thévenin se tenait au fond avec Julienne

Hasard. élodie fit prendre la droite à la comédienne, s' assit à gauche, et mit la mince Julienne entre

elles deux. Brotteaux se plaça en arrière, vis-à-vis de la citoyenne Thévenin ; Philippe Dubois,

vis-à-vis de la citoyenne Hasard ; évariste, vis-à-vis d' élodie. Quant à Philippe Desmahis, il dressait

son torse athlétique sur le siège, à la gauche du cocher, qu' il étonnait en lui contant qu' en un certain

pays d' Amérique les arbres portaient des andouilles et des cervelas. Le citoyen Blaise, excellent

cavalier, faisait la route à cheval et prenait les devants pour n' avoir pas la poussière de la berline. à

mesure que les roues brûlaient le pavé du faubourg, les voyageurs oubliaient leurs soucis ; et, à la

vue des champs, des arbres, du ciel, leurs pensées devinrent riantes et douces. élodie songea qu' elle

était née pour élever des poules auprès d' évariste, juge de paix dans un village, au bord d' une

rivière, près d' un bois. Les ormeaux du chemin fuyaient sur leur passage. à l' entrée des

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villages, les mâtins s' élançaient de biais entre la voiture et aboyaient aux jambes des chevaux,

tandis qu' un grand épagneul couché en travers de la chaussée se levait à regret ; les poules voletaient

éparses et, pour fuir, traversaient la route ; les oies, en troupe serrée, s' éloignaient lentement. Les

enfants barbouillés regardaient passer l' équipage. La matinée était chaude, le ciel clair. La terre

gercée attendait la pluie. Ils mirent pied à terre près de Villejuif. Comme ils traversaient le bourg,

Desmahis entra chez une fruitière pour acheter des cerises dont il voulait rafraîchir les citoyennes. La

marchande était jolie : Desmahis ne reparaissait plus. Philippe Dubois l' appela par le surnom que ses

amis lui donnaient communément : -hé ! Barbaroux ! ... Barbaroux ! à ce nom exécré, les passants

dressèrent l' oreille et des visages parurent à toutes les fenêtres. Et, quand ils virent sortir de chez la

fruitière un jeune et bel homme, la veste ouverte, le jabot flottant sur une poitrine athlétique, et portant

sur ses épaules un panier de cerises et son habit au bout d' un bâton, le prenant pour le girondin

proscrit, des sans-culottes l' appréhendèrent violemment et l' eussent conduit à la municipalité malgré

ses protestations indignées, si le vieux Brotteaux, Gamelin et les trois jeunes femmes n' eussent

attesté que le citoyen se nommait Philippe Desmahis, graveur en taille-douce et bon jacobin. Encore

fallut-il que le suspect montrât sa carte de civisme qu' il portait sur lui, par grand hasard, étant fort

négligent de ces choses. à ce prix, il échappa aux mains des villageois patriotes sans autre dommage

qu' une de ses manchettes de dentelle, qu' on lui avait arrachée ; mais la

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perte était légère. Il reçut même les excuses des gardes nationaux qui l' avaient serré le plus fort et

qui parlaient de le porter en triomphe à la municipalité. Libre, entouré des citoyennes élodie, Rose et

Julienne, Desmahis jeta à Philippe Dubois, qu' il n' aimait pas et qu' il soupçonnait de perfidie, un

sourire amer, et, le dominant de toute la tête : -Dubois, si tu m' appelles encore Barbaroux, je t'

appellerai Brissot ; c' est un petit homme épais et ridicule, les cheveux gras, la peau huileuse, les

mains gluantes. On ne doutera pas que tu ne sois l' infâme Brissot, l' ennemi du peuple ; et les

républicains, saisis à ta vue d' horreur et de dégoût, te pendront à la prochaine lanterne... tu entends ?

Le citoyen Blaise, qui venait de faire boire son cheval, assura qu' il avait arrangé l' affaire, quoiqu' il

apparût à tous qu' elle avait été arrangée sans lui. On remonta en voiture. En route, Desmahis apprit

au cocher que, dans cette plaine de Longjumeau, plusieurs habitants de la lune étaient tombés

autrefois, qui, par la forme et la couleur, approchaient de la grenouille, mais étaient d' une taille bien

plus élevée. Philippe Dubois et Gamelin parlaient de leur art. Dubois, élève de Regnault, était allé à

Rome. Il avait vu les tapisseries de Raphaël, qu' il mettait au-dessus de tous les chefs-d' oeuvre. Il

admirait le coloris du Corrège, l' invention d' Annibal Carrache et le dessin du Dominiquin, mais ne

trouvait rien de comparable, pour le style, aux tableaux de Pompeio Battoni. Il avait fréquenté, à

Rome, M. Ménageot et Madame Lebrun, qui tous deux s' étaient déclarés contre la révolution : aussi

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n' en parlait-il pas. Mais il vantait Angelica Kauffmann, qui avait le goût pur et connaissait l' antique.

Gamelin déplorait qu' à l' apogée de la peinture française, si tardive, puisqu' elle ne datait que de Le

Sueur, de Claude et de Poussin et correspondait à la décadence des écoles italienne et flamande, eût

succédé un si rapide et profond déclin. Il en rapportait les causes aux moeurs publiques et à l'

académie, qui en était l' expression. Mais l' académie venait d' être heureusement supprimée, et sous

l' influence des principes nouveaux, David et son école créaient un art digne d' un peuple libre. Parmi

les jeunes peintres, Gamelin mettait sans envie au premier rang Hennequin et Topino-lebrun. Philippe

Dubois préférait Regnault, son maître, à David et fondait sur le jeune Gérard l' espoir de la peinture.

élodie complimentait la citoyenne Thévenin sur sa toque de velours rouge et sa robe blanche. Et la

comédienne félicitait ses deux compagnes de leurs toilettes et leur indiquait les moyens de faire mieux

encore : c' était, à son avis, de retrancher sur les ornements. -on n' est jamais assez simplement mise,

disait-elle. Nous apprenons cela au théâtre où le vêtement doit laisser voir toutes les attitudes. C' est

là sa beauté, il n' en veut point d' autre. -vous dites bien, ma belle, répondait élodie. Mais rien n' est

plus coûteux en toilette que la simplicité. Et ce n' est pas toujours par mauvais goût que nous mettons

des fanfreluches ; c' est quelquefois par économie. Elles parlèrent avec intérêt des modes de l'

automne, robes unies, tailles courtes. -tant de femmes s' enlaidissent en suivant la mode !

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Dit la Thévenin. On devrait s' habiller selon sa forme. -il n' y a de beau que les étoffes roulées sur le

corps et drapées, dit Gamelin. Tout ce qui a été taillé et cousu est affreux. Ces pensées, mieux

placées dans un livre de Winckelmann que dans la bouche d' un homme qui parle à des Parisiennes,

furent rejetées avec le mépris de l' indifférence. -on fait pour l' hiver, dit élodie, des douillettes à la

laponne, en florence et en sicilienne, et des redingotes à la zulime, à taille ronde, qui se ferment par

un gilet à la turque. -ce sont des cache-misère, dit la Thévenin. Cela se vend tout fait. J' ai une petite

couturière qui travaille comme un ange et qui n' est pas chère : je vous l' enverrai, ma chérie. Et les

paroles volaient, légères et pressées, déployant, soulevant les fins tissus, florence rayé, pékin uni,

sicilienne, gaze, nankin. Et le vieux Brotteaux, en les écoutant, songeait avec une volupté

mélancolique à ces voiles d' une saison jetés sur des formes charmantes, qui durent peu d' années et

renaissent éternellement comme les fleurs des champs. Et ses regards, qui allaient de ces trois

jeunes femmes aux bleuets et aux coquelicots du sillon, se mouillaient de larmes souriantes. Ils

arrivèrent à Orangis vers les neuf heures et s' arrêtèrent à l' auberge de la cloche, où les époux

Poitrine logeaient à pied et à cheval. Le citoyen Blaise, qui avait rafraîchi sa toilette, tendit la main aux

citoyennes. Après

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avoir commandé le dîner pour midi, précédés de leurs boîtes, de leurs cartons, de leurs chevalets et

de leurs parasols, que portait un petit gars du village, ils s' en furent à pied, par les champs, vers le

confluent de l' Orge et de l' Yvette, en ces lieux charmants d' où l' on découvre la plaine verdoyante de

Longjumeau et que bordent la Seine et les bois de Sainte-geneviève. Jean Blaise, qui conduisait la

troupe artiste, échangeait avec le ci-devant financier des propos facétieux où passaient sans ordre ni

mesure Verboquet Le Généreux, Catherine Cuissot qui colportait, les demoiselles Chaudron, le

sorcier Galichet et les figures plus récentes de Cadet Roussel et de Madame Angot. évariste, pris d'

un amour soudain de la nature, en voyant des moissonneurs lier des gerbes, sentait ses yeux se

gonfler de larmes ; des rêves de concorde et d' amour emplissaient son coeur. Desmahies soufflait

dans les cheveux des citoyennes les graines légères des pissenlits. Ayant toutes trois un goût de

citadines pour les bouquets, elles cueillaient dans les prés le bouillon-blanc, dont les fleurs se serrent

en épis autour de la tige, la campanule, portant suspendues en étages ses clochettes lilas tendre, les

grêles rameaux de la verveine odorante, l' hièble, la menthe, la gaude, la mille-feuille, toute la flore

champêtre de l' été finissant. Et, parce que Jean-jacques avait mis la botanique à la mode parmi les

filles des villes, elles savaient toutes trois des fleurs les noms et les amours. Comme les corolles

délicates, alanguies de sécheresse, s' effeuillaient dans ses bras et tombaient en pluie à ses pieds, la

citoyenne élodie soupira :

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-elles passent déjà, les fleurs ! Tous se mirent à l' oeuvre et s' efforcèrent d' exprimer la nature telle

qu' ils la voyaient ; mais chacun la voyait dans la manière d' un maître. En peu de temps Philippe

Dubois eut troussé dans le genre de Hubert Robert une ferme abandonnée, des arbres abattus, un

torrent asséché. évariste Gamelin trouvait au bord de l' Yvette les paysages du Poussin. Philippe

Desmahis, devant un pigeonnier, travaillait dans la manière picaresque de Callot et de Duplessis. Le

vieux Brotteaux, qui se piquait d' imiter les flamands, dessinait soigneusement une vache. élodie

esquissait une chaumière, et son amie Julienne, qui était fille d' un marchand de couleurs, lui faisait sa

palette. Des enfants, collés contre elle, la regardaient peindre. Elle les écartait de son jour en les

appelant moucherons et en leur donnant des berlingots. Et la citoyenne Thévenin, quand elle en

trouvait de jolis, les débarbouillait, les embrassait et leur mettait des fleurs dans les cheveux. Elle les

caressait avec une douceur mélancolique parce qu' elle n' avait pas la joie d' être mère, et aussi pour

s' embellir par l' expression d' un tendre sentiment et pour exercer son art de l' attitude et du

groupement. Seule, elle ne dessinait ni ne peignait. Elle s' occupait d' apprendre un rôle et plus encore

de plaire. Et, son cahier à la main, elle allait de l' un à l' autre, chose légère et charmante. " pas de

teint, pas de figure, pas de corps, pas de voix, " disaient les femmes, et elle emplissait l' espace de

mouvement, de couleur et d' harmonie. Fanée, jolie, lasse, infatigable, elle était les délices du voyage.

D' humeur

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inégale et cependant toujours gaie, susceptible, irritable et pourtant accommodante et facile, la

langue salée avec le ton le plus poli, vaine, modeste, vraie, fausse, délicieuse, si Rose Thévenin ne

faisait pas bien ses affaires, si elle ne devenait point déesse, c' est que les temps étaient mauvais et

qu' il n' y avait plus à Paris ni encens ni autels pour les grâces. La citoyenne Blaise, qui en parlant d'

elle faisait la grimace et l' appelait sa " belle-mère, " ne pouvait la voir sans se rendre à tant de

charmes. On répétait à Feydeau les visitandines ; et Rose se félicitait d' y tenir un rôle plein de

naturel. C' est le naturel qu' elle cherchait, qu' elle poursuivait, qu' elle trouvait. -nous ne verrons donc

point Paméla ? Dit le beau Desmahis. Le théâtre de la nation était fermé et les comédiens envoyés

aux madelonnettes et à Pélagie. -est-ce là la liberté ? S' écria la Thévenin, levant au ciel ses beaux

yeux indignés. -les acteurs du théâtre de la nation, dit Gamelin, sont des aristocrates, et la pièce du

citoyen François tend à faire regretter les privilèges de la noblesse. -messieurs, dit la Thévenin, ne

savez-vous entendre que ceux qui vous flattent ? ... vers midi, chacun se sentant grand' faim, la petite

troupe regagna l' auberge. évariste, auprès d' élodie, lui rappelait en souriant les souvenirs de leurs

premières rencontres : -deux oisillons étaient tombés, du toit où ils nichaient, sur le rebord de votre

fenêtre. Vous les nourrissiez à la

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becquée ; l' un d' eux vécut et prit sa volée. L' autre mourut dans le nid d' ouate que vous lui aviez

fait. " c' était celui que j' aimais le mieux, " avez-vous dit. Ce jour-là, vous portiez, élodie, un noeud

rouge dans les cheveux. Philippe Dubois et Brotteaux, un peu en arrière des autres, parlaient de

Rome où ils étaient allés tous deux, celui-ci en 72, l' autre vers les derniers jours de l' académie. Et il

souvenait encore au vieux Brotteaux de la princesse Mondragone, à qui il eût bien laissé entendre ses

soupirs, sans le comte Altieri qui ne la quittait pas plus que son ombre. Philippe Dubois ne négligea

pas de dire qu' il avait été prié à dîner chez le cardinal De Bernis et que c' était l' hôte le plus obligeant

du monde. -je l' ai connu, dit Brotteaux, et je puis dire sans me flatter que j' ai été durant quelque

temps de ses plus familiers : il aimait à fréquenter la canaille. C' était un aimable homme et, bien qu' il

fît métier de débiter des fables, il y avait dans son petit doigt plus de saine philosophie que dans la

tête de tous vos jacobins qui veulent nous envertueuser et nous endéificoquer. Certes j' aime mieux

nos simples théophages, qui ne savent ni ce qu' ils disent ni ce qu' ils font, que ces enragés

barbouilleurs de lois, qui s' appliquent à nous guillotiner pour nous rendre vertueux et sages et nous

faire adorer l' être suprême, qui les a faits à son image. Au temps passé, je faisais dire la messe à la

chapelle Des Ilettes par un pauvre diable de curé qui disait après boire : " ne médisons point des

pécheurs : nous en vivons, prêtres indignes que nous sommes ! " convenez, monsieur, que ce

croqueur d' orémus avait de saintes maximes sur le gouvernement. Il en faudrait revenir là

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et gouverner les hommes tels qu' ils sont et non tels qu' on les voudrait être. La Thévenin s' était

rapprochée du vieux Brotteaux. Elle savait que cet homme avait mené grand train autrefois, et son

imagination paraît de ce brillant souvenir la pauvreté présente du ci-devant financier, qu' elle jugeait

moins humiliante, étant générale et causée par la ruine publique. Elle contemplait en lui, curieusement

et non sans respect, les débris d' un de ces généreux Crésus que célébraient en soupirant les

comédiennes ses aînées. Et puis les manières de ce bonhomme en redingote puce si râpée et si

propre lui plaisaient. -Monsieur Brotteaux, lui dit-elle, on sait que jadis, dans un beau parc, par des

nuits illuminées, vous vous glissiez dans des bosquets de myrthes avec des comédiennes et des

danseuses, au son lointain des flûtes et des violons... hélas ! Elles étaient plus belles, n' est-ce pas,

vos déesses de l' Opéra et de la comédie-française, que nous autres, pauvres petites actrices

nationales ? -ne le croyez pas, mademoiselle, répondit Brotteaux, et sachez que, s' il s' en fût

rencontré en ce temps une semblable à vous, elle se serait promenée, seule, en souveraine et sans

rivale, pour peu qu' elle l' eût souhaité, dans le parc dont vous voulez bien vous faire une idée si

flatteuse... l' hôtel de la cloche était rustique. Une branche de houx pendait sur la porte charretière, qui

donnait accès à une cour toujours humide où picoraient les poules. Au fond de la cour s' élevait l'

habitation, composée d' un rez-de-chaussée et d' un étage, coiffée d' une haute toiture de

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tuiles moussues et dont les murs disparaissaient sous de vieux rosiers tout fleuris de roses. à droite,

des quenouilles montraient leurs pointes au-dessus du mur bas du jardin. à gauche était l' écurie,

avec un râtelier extérieur et une grange en colombage. Une échelle s' appuyait au mur. De ce côté

encore, sous un hangar encombré d' instruments agricoles et de souches, du haut d' un vieux

cabriolet, un coq blanc surveillait ses poules. La cour était fermée, de ce sens, par des étables devant

lesquelles s' élevait, comme un tertre glorieux, un tas de fumier que, à cette heure, retournait de sa

fourche une fille plus large que haute, les cheveux couleur de paille. Le purin qui remplissait ses

sabots lavait ses pieds nus, dont on voyait se soulever par intervalles les talons jaunes comme du

safran. Sa jupe troussée laissait à découvert la crasse de ses mollets énormes et bas. Tandis que

Philippe Desmahis la regardait, surpris et amusé du jeu bizarre de la nature qui avait construit cette

fille en largeur, l' hôtelier appela : -hé ! La Tronche ! Va querir de l' eau ! Elle se retourna et montra

une face écarlate et une large bouche où manquait une palette. Il avait fallu la corne d' un taureau

pour ébrécher cette puissante denture. Sa fourche à l' épaule, elle riait. Semblables à des cuisses, ses

bras rebrassés étincelaient au soleil. La table était mise dans la salle basse, où les poulets

achevaient de rôtir sous le manteau de la cheminée, garni de vieux fusils. Longue de plus de vingt

pieds, la salle, blanchie à la chaux, n' était éclairée que par les vitres verdâtres de la porte et par une

seule fenêtre, encadrée de

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roses, auprès de laquelle l' aïeule tournait son rouet. Elle portait une coiffe et un bavolet de dentelle

du temps de la régence. Les doigts noueux de ses mains tachées de terre tenaient la quenouille. Des

mouches se posaient sur le bord de ses paupières, et elle ne les chassait pas. Dans les bras de sa

mère, elle avait vu passer Louis Xiv en carrosse. Il y avait soixante ans qu' elle avait fait le voyage

de Paris. Elle conta d' une voix faible et chantante aux trois jeunes femmes debout devant elle qu' elle

avait vu l' hôtel de ville, les Tuileries et la samaritaine, et que, lorsqu' elle traversait le pont-royal, un

bateau qui portait des pommes au marché du Mail s' était ouvert, que les pommes étaient allées au fil

de l' eau et que la rivière en était toute empourprée. Elle avait été instruite des changements survenus

nouvellement dans le royaume, et surtout de la zizanie qu' il y avait entre les curés jureurs et ceux

qui ne juraient point. Elle savait aussi qu' il y avait eu des guerres, des famines et des signes dans le

ciel. Elle ne croyait point que le roi fût mort. On l' avait fait fuir, disait-elle, par un souterrain et l' on

avait livré au bourreau, à sa place, un homme du commun. Aux pieds de l' aïeule, dans son moïse, le

dernier-né des Poitrine, Jeannot, faisait ses dents. La Thévenin souleva le berceau d' osier et sourit à

l' enfant, qui gémit faiblement, épuisé de fièvre et de convulsions. Il fallait qu' il fût bien malade, car

on avait appelé le médecin, le citoyen Pelleport, qui, à la vérité, député suppléant à la convention, ne

faisait point payer ses visites.

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La citoyenne Thévenin, enfant de la balle, était partout chez elle ; mal contente de la façon dont la

Tronche avait lavé la vaisselle, elle essuyait les plats, les gobelets et les fourchettes. Pendant que la

citoyenne Poitrine faisait cuire la soupe, qu' elle goûtait en bonne hôtelière, élodie coupait en tranches

un pain de quatre livres encore chaud du four. Gamelin, en la voyant faire, lui dit : -j' ai lu, il y a

quelques jours, un livre écrit par un jeune Allemane dont j' ai oublié le nom, et qui a été très bien mis

en français. On y voit une belle jeune fille nommée Charlotte qui, comme vous, élodie, taillait des

tartines et, comme vous, les taillait avec grâce, et si joliment qu' à la voir faire le jeune Werther devint

amoureux d' elle. -et cela finit par un mariage ? Demanda élodie. -non, répondit évariste ; cela finit par

la mort violente de Werther. Ils dînèrent bien, car ils avaient grand' faim ; mais la chère était

médiocre. Jean Blaise s' en plaignit : il était très porté sur sa bouche et faisait de bien manger une

règle de vie ; et, sans doute, ce qui l' incitait à ériger sa gourmandise en système, c' était la disette

générale. La révolution avait dans toutes les maisons renversé la marmite. Le commun des citoyens n'

avait rien à se mettre sous la dent. Les gens habiles qui, comme Jean Blaise, gagnaient gros dans la

misère publique, allaient chez le traiteur où ils montraient leur esprit en s' empiffrant. Quant à

Brotteaux qui, en l' an ii de la liberté, vivait de châtaignes et croûtons de pain, il lui souvenait d' avoir

soupé chez Grimod De La Reynière, à l' entrée des Champs-élysées.

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Envieux de mériter le titre de fine gueule, devant les choux au lard de la femme Poitrine, il abondait

en savantes recettes de cuisine et en bons préceptes gastronomiques. Et, comme Gamelin déclarait qu'

un républicain méprise les plaisirs de la table, le vieux traitant, amateur d' antiquités, donnait au

jeune Spartiate la vraie formule du brouet noir. Après le dîner, Jean Blaise, qui n' oubliait pas les

affaires sérieuses, fit faire à son académie foraine des croquis et des esquisses de l' auberge, qu' il

jugeait assez romantique dans son délabrement. Tandis que Philippe Desmahis et Philippe Dubois

dessinaient les étables, la Tronche vint donner à manger aux cochons. Le citoyen Pelleport, officier de

santé, qui sortait en même temps de la salle basse où il était venu porter ses soins au petit Poitrine, s'

approcha des artistes, et, après les avoir complimentés de leurs talents, qui honoraient la nation tout

entière, il leur montra La Tronche au milieu des pourceaux. -vous voyez cette créature, dit-il, ce n' est

pas une fille, comme vous le pourriez le croire : c' est deux filles. Comprenez que je parle

littéralement. Surpris du volume énorme de sa charpente osseuse, je l' ai examinée et me suis aperçu

qu' elle avait la plupart des os en double : à chaque cuisse, deux fémurs soudés ensemble ; à chaque

épaule, deux humérus. Elle possède aussi des muscles en double. Ce sont, à mon sens, deux

jumelles étroitement associées ou, pour mieux dire, fondues ensemble. Le cas est intéressant. Je l' ai

signalé à Monsieur Saint-hilaire, qui m' en a su gré. C' est un monstre que vous voyez là,

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citoyens. Ces gens-ci l' appellent " La Tronche. " ils devraient dire " Les Tronches : " elles sont deux.

La nature a de ces bizarreries... bonsoir, citoyens peintres ! Nous aurons de l' orage, cette nuit...

après le souper aux chandelles, l' académie Blaise fit dans la cour de l' auberge, en compagnie d' un

fils et d' une fille Poitrine, une partie de colin-maillard, à laquelle jeunes femmes et jeunes hommes

mirent une vivacité que leur âge explique assez pour qu' on ne cherche pas si la violence et l'

incertitude du temps n' excitaient pas leur ardeur. Quand il fit tout à fait nuit, Jean Blaise proposa de

jouer dans la salle basse aux jeux innocents. élodie demanda la " chasse au coeur " qui fut acceptée

de toute la compagnie. Sur les indications de la jeune fille, Philippe Desmahis traça à la craie sur les

meubles, les portes et les murs sept coeurs, c' est-à-dire un de moins qu' il n' y avait de joueurs, car le

vieux Brotteaux s' était mis obligeamment de la partie. On dansa en rond " la tour, prends garde, " et,

sur un signal d' élodie, chacun courut mettre la main sur un coeur. Gamelin, distrait et maladroit, les

trouva tous pris : il donna un gage, le petit couteau acheté six sous à la foire Saint-germain et qui avait

coupé le pain pour la mère indigente. On recommença et ce furent tour à tour Blaise, élodie,

Brotteaux et la Thévenin qui ne trouvèrent pas de coeur et donnèrent chacun leur gage, une bague,

un réticule, un petit livre relié en maroquin, un bracelet. Puis, les gages furent tirés au sort sur les

genoux d' élodie et chacun, pour racheter le sien, dut montrer ses talents de société, chanter une

chanson ou dire des vers. Brotteaux récita le discours du

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patron de la France, au premier chant de la pucelle : je suis Denis et saint de mon métier. j' aime

la Gaule... le citoyen Blaise, bien que moins lettré, donna sans hésiter la réponse de Richemond :

monsieur le saint, ce n' était pas la peine d' abandonner le céleste domaine... tout le monde alors

lisait et relisait avec délices le chef-d' oeuvre de l' Arioste français ; les hommes les plus graves

souriaient des amours de Jeanne et de Dunois, des aventures d' Agnès et de Monrose et des exploits

de l' âne ailé. Tous les hommes cultivés savaient par coeur les beaux endroits de ce poème

divertissant et philosophique. évariste Gamelin, lui-même, bien que d' humeur sévère, en prenant sur

le giron d' élodie son couteau de six sous, récita de bonne grâce l' entrée de Grisbourdon aux enfers.

La citoyenne Thévenin chanta sans accompagnement la romance de Nina : quand le bien-aimé

reviendra. Desmahis chanta, sur l' air de la faridondaine : quelques-uns prirent le cochon de ce bon

saint Antoine, et, lui mettant un capuchon, ils en firent un moine. il n' en coûtait que la façon...

cependant Desmahis était soucieux. à cette heure, il aimait ardemment les trois femmes avec

lesquelles il jouait au " gage touché, " et il jetait à toutes trois des regards

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brûlants et doux. Il aimait la Thévenin pour sa grâce, sa souplesse, son art savant, ses oeillades et

sa voix qui allait au coeur ; il aimait élodie, qu' il sentait de nature abondante, riche et donnante ; il

aimait Julienne Husard, malgré ses cheveux décolorés, ses cils blancs, ses taches de rousseur et son

maigre corsage, parce que, comme ce Dunois dont parle Voltaire dans la pucelle, il était toujours prêt,

dans sa générosité, à donner à la moins jolie une marque d' amour, et d' autant plus qu' elle lui

semblait, pour l' instant, la plus inoccupée et, partant, la plus accessible. Exempt de toute vanité, il n'

était jamais sûr d' être agréé ; il n' était jamais sûr non plus de ne l' être pas. Aussi s' offrait-il, à tout

hasard. Profitant des rencontres heureuses du " gage touché, " il tint quelques tendres propos à la

Thévenin, qui ne s' en fâcha pas, mais n' y pouvait guère répondre sous le regard jaloux du citoyen

Jean Blaise. Il parla plus amoureusement encore à la citoyenne élodie, qu' il savait engagée avec

Gamelin, mais il n' était pas assez exigeant pour vouloir un coeur à lui seul. élodie ne pouvait l' aimer ;

mais elle le trouvait beau et elle ne réussit pas entièrement à le lui cacher. Enfin, il porta ses voeux les

plus pressants à l' oreille de la citoyenne Hasard : elle y répondit par un air de stupeur qui pouvait

exprimer une soumission abîmée aussi bien qu' une morne indifférence. Et Desmahis ne crut point qu'

elle était indifférente. Il n' y avait dans l' auberge que deux chambres à coucher, toutes deux au

premier étage et sur le même palier. Celle de gauche, la plus belle, était tendue de papier à fleurs et

ornée d' une glace grande comme la main, dont le cadre doré subissait l' offense des mouches depuis

l' enfance de

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Louis xv. Là, sous un ciel d' indienne à ramages, se dressaient deux lits garnis d' oreillers de plume,

d' édredons et de courtepointes. Cette chambre était réservée aux trois citoyennes. Quand vint l'

heure de la retraite, Desmahis et la citoyenne Hasard, tenant à la main chacun son chandelier, se

souhaitèrent le bonsoir sur le palier. Le graveur amoureux coula à la fille du marchand de couleurs un

billet par lequel il la priait de le rejoindre, quand tout serait endormi, dans le grenier, qui se trouvait

au-dessus de la chambre des citoyennes. Prévoyant et sage, il avait dans la journée étudié les aîtres

et exploré ce grenier, plein de bottes d' oignons, de fruits qui séchaient sous un essaim de guêpes, de

coffres, de vieilles malles. Il y avait même vu un vieux lit de sangle boiteux et hors d' usage, à ce qu' il

lui sembla, et une paillasse éventrée, où sautaient des puces. En face de la chambre des citoyennes

était une chambre à trois lits, assez petite, où devaient coucher, à leurs guises, les citoyens

voyageurs. Mais Brotteaux, qui était sybarite, s' en était allé à la grange dormir dans le foin. Quant à

Jean Blaise, il avait disparu. Dubois et Gamelin ne tardèrent pas à s' endormir. Desmahis se mit au lit

; mais, quand le silence de la nuit eut, comme une eau dormante, recouvert la maison, le graveur se

leva et monta l' escalier de bois, qui se mit à craquer sous ses pieds nus. La porte du grenier était

entre-bâillée. Il en sortait une chaleur étouffante et des senteurs âcres de fruits pourris. Sur un lit de

sangle boiteux, La Tronche dormait, la bouche ouverte, la chemise relevée, les jambes écartées.

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Elle était énorme. Traversant la lucarne, un rayon de lune baignait d' azur et d' argent sa peau qui,

entre des écailles de crasse et des éclaboussures de purin, brillait de jeunesse et de fraîcheur.

Desmahis se jeta sur elle ; réveillée en sursaut, elle eut peur et cria ; mais, dès qu' elle comprit ce qu'

on lui voulait, rassurée, elle ne témoigna ni surprise ni contrariété et feignit d' être encore plongée

dans un demi-sommeil qui, en lui ôtant la conscience des choses, lui permettait quelque sentiment...

Desmahis rentra dans sa chambre, où il dormit jusqu' au jour d' un sommeil tranquille et profond. Le

lendemain, après une dernière journée de travail, l' académie promeneuse reprit le chemin de Paris.

Quand Jean Blaise paya son hôte en assignats, le citoyen Poitrine se lamenta de ne plus voir que de "

l' argent carré " et promit une belle chandelle au bougre qui ramènerait les jaunets. Il offrit des fleurs

aux citoyennes. Par son ordre, la Tronche, sur une échelle, en sabots et troussée, montrant au jour

ses mollets crasseux et resplendissants, coupait infatigablement des roses aux rosiers grimpants qui

couvraient la muraille. De ses larges mains les roses tombaient en pluie, en torrents, en avalanche,

dans les jupes tendues d' élodie, de Julienne et de la Thévenin. La berline en fut pleine. Tous, rentrant

à la nuit, en apportèrent chez eux des brassées, et leur sommeil et leur réveil en fut tout parfumé.

CHAPITRE XI

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Le matin du 7 septembre, la citoyenne Rochemaure, se rendant chez le juré Gamelin, qu' elle voulait

intéresser à quelque suspect de sa connaissance, rencontra sur le palier le ci-devant Brotteaux Des

Ilettes, qu' elle avait aimé dans les jours heureux. Brotteaux s' en allait porter douze douzaine de

pantins de sa façon chez le marchand de jouets de la rue de la loi. Et il s' était résolu, pour les porter

plus aisément, à les attacher au bout d' une perche, selon les guises des vendeurs ambulants. Il en

usait galamment avec toutes les femmes, même avec celles dont

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une longue habitude avait émoussé pour lui l' attrait, comme ce devait être le cas de Madame De

Rochemaure, à moins qu' assaisonnée par la trahison, l' absence, l' infidélité et l' embonpoint, il ne la

trouvât appétissante. En tout cas, il l' accueillit sur le palier sordide, aux carreaux disjoints, comme

autrefois sur les degrés du perron des Ilettes et la pria de lui faire l' honneur de visiter son grenier. Elle

monta assez lestement l' échelle et se trouva sous une charpente dont les poutres penchantes

portaient un toit de tuiles percé d' une lucarne. On ne pouvait s' y tenir debout. Elle s' assit sur la seule

chaise qu' il y eût en ce réduit et, ayant promené un moment ses regards sur les tuiles disjointes, elle

demanda, surprise et attristée : -c' est là que vous habitez, Maurice ? Vous n' avez guère à y craindre

les importuns. Il faut être diable ou chat pour vous y trouver. -j' y ai peu d' espace, répondit le

ci-devant. Et je ne vous cache pas que parfois il y pleut sur mon grabat. C' est un faible inconvénient.

Et durant les nuits sereines j' y vois la lune, image et témoin des amours des hommes. Car la lune,

madame, fut de tout temps attestée par les amoureux, et dans son plein, pâle et ronde, elle rappelle à

l' amant l' objet de ses désirs. -j' entends, dit la citoyenne. -en leur saison, poursuivit Brotteaux, les

chats font un beau vacarme dans cette gouttière. Mais il faut pardonner à l' amour de miauler et de

jurer sur les toits, quand il emplit de tourments et de crimes la vie des hommes. Tous deux, ils

avaient eu la sagesse de s' aborder comme des amis qui s' étaient quittés la veille pour s' en aller

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dormir ; et, bien que devenus étrangers l' un à l' autre, ils s' entretenaient avec bonne grâce et

familiarité. Cependant, Madame De Rochemaure paraissait soucieuse. La révolution, qui avait été

longtemps pour elle riante et fructueuse, lui apportait maintenant des soucis et des inquiétudes ; ses

soupers devenaient moins brillants et moins joyeux. Les sons de sa harpe n' éclaircissaient plus les

visages sombres. Ses tables de jeu étaient abandonnées des plus riches pontes. Plusieurs de ses

familiers, maintenant suspects, se cachaient ; son ami, le financier Morhardt, était arrêté, et c' était

pour lui qu' elle venait solliciter le juré Gamelin. Elle-même était suspecte. Des gardes nationaux

avaient fait une perquisition chez elle, retourné les tiroirs de ses commodes, soulevé des lames de son

parquet, donné des coups de baïonnette dans ses matelas. Ils n' avaient rien trouvé, lui avaient fait

des excuses et bu son vin. Mais ils étaient passés fort près de sa correspondance avec un émigré, M.

D' Expilly. Quelques amis qu' elle avait parmi les jacobins l' avaient avertie que le bel Henry, son

greluchon, devenait compromettant par ses violences trop outrées pour paraître sincères. Les coudes

sur les genoux et les poings dans les joues, songeuse, elle demanda à son vieil ami, assis sur la

paillasse : -que pensez-vous de tout ceci, Maurice ? -je pense que ces gens-ci donnent à un

philosophe et à un amateur de spectacles ample matière à réflexion et à divertissement ; mais qu' il

serait meilleur pour vous, chère amie, que vous fussiez hors de France. -Maurice, où cela nous

mènera-t-il ?

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-c' est ce que vous me demandiez, Louise, un jour, Ilettes, tandis que notre cheval, qui avait pris le

mors aux dents, nous emportait d' un galop furieux. Que les femmes sont donc curieuses ! Encore

aujourd' hui vous voulez savoir où nous allons. Demandez-le aux tireuses de cartes. Je ne suis point

divin, ma mie. Et la philosophie, même la plus saine, est d' un faible secours pour la connaissance de

l' avenir. Ces choses finiront, car tout finit. On peut en prévoir diverses issues. La victoire de la

coalition et l' entrée des alliés à Paris. Ils n' en sont pas loin ; toutefois je doute qu' ils y arrivent. Ces

soldats de la république se font battre avec une ardeur que rien ne peut éteindre. Il se peut que

Robespierre épouse Madame Royale et se fasse nommer protecteur du royaume pendant la minorité

de Louis Xvii. -vous croyez ? S' écria la citoyenne, impatiente de se mêler à cette belle intrigue. -il se

peut encore, poursuivit Botteaux, que la Vendée l' emporte et que le gouvernement des prêtres se

rétablisse sur des monceaux de ruines et des amas de cadavres. Vous ne pouvez concevoir, chère

amie, l' empire que garde le clergé sur la multitude des ânes... je voulais dire " des âmes ; " la langue

m' a fourché. Le plus probable, à mon sens, c' est que le tribunal révolutionnaire amènera la

destruction du régime qui l' a institué : il menace trop de têtes. Ceux qu' il effraie sont innombrables ;

ils se réuniront et, pour le détruire, ils détruiront le régime. Je crois que vous avez fait nommer le jeune

Gamelin à cette justice. Il est vertueux : il sera terrible. Plus j' y songe, ma belle

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amie, plus je crois que ce tribunal, établi pour sauver la république, ma perdra. La convention a

voulu avoir, comme la royauté, ses grands jours, sa chambre ardente et pourvoir à sa sûreté par des

magistrats nommés par elle et tenus dans sa dépendance. Mais que les grands jours de la convention

sont inférieurs aux grands jours de la monarchie, et sa chambre ardente moins politique que celle de

Louis Xiv ! Il règne dans le tribunal révolutionnaire un sentiment de basse justice et de plate égalité

qui le rendra bientôt odieux et ridicule et dégoûtera tout le monde. Savez-vous, Louise, que ce

tribunal, qui va appeler à sa barre la reine de France et vingt et un législateurs, condamnait hier une

servante coupable d' avoir crié : " vive le roi ! " avec une mauvaise intention et dans la pensée de

détruire la république ? Nos juges, tout de noir emplumés, travaillent dans le genre de ce Guillaume

Shakespeare, si cher aux Anglais, qui introduit dans les scènes les plus tragiques de son théâtre de

grossières bouffonneries. -eh bien, Maurice, demanda la citoyenne, êtes-vous toujours heureux en

amour ? -hélas ! Répondit Brotteaux, les colombes volent au blanc colombier et ne se posent plus sur

la tour en ruines. -vous n' avez pas changé... au revoir, mon ami ! Ce soir-là, le dragon Henry, s'

étant rendu, sans y être prié, chez Madame De Rochemaure, la trouva qui cachetait une lettre sur

laquelle il lut l' adresse du citoyen Rauline, à Vernon. C' était, il le savait, une lettre pour l' Angleterre.

Rauline recevait par un postillon des messageries le courrier

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de Madame De Rochemaure et le faisait porter à Dieppe par une marchande de marée. Un patron de

barque le remettait, la nuit, à un navire britannique qui croisait sur la côte ; un émigré, M. D' Expilly,

le recevait à Londres et le communiquait, s' il le jugeait utile, au cabinet de Saint-james. Henry était

jeune et beau : Achille n' unissait pas tant de grâce à tant de vigueur, quand il revêtit les armes que lui

présentait Ulysse. Mais la citoyenne Rochemaure, sensible naguère aux charmes du jeune héros de

la commune, détournait de lui ses regards et sa pensée depuis qu' elle avait été avertie que, dénoncé

aux jacobins comme un exagéré, ce jeune soldat pouvait la compromettre et la perdre. Henry sentait

qu' il ne serait peut-être pas au-dessus de ses forces de ne plus aimer Madame De Rochemaure ;

mais il lui déplaisait qu' elle ne le distinguât plus. Il comptait sur elle pour satisfaire à certaines

dépenses auxquelles le service de la république l' avait engagé. Enfin, songeant aux extrémités où

peuvent se porter les femmes et comment elles passent avec rapidité de la tendresse la plus ardente à

la plus froide insensibilité et combien il leur est facile de sacrifier ce qu' elles ont chéri et de perdre

ce qu' elles ont adoré, il soupçonna que cette ravissante Louise pourrait un jour le faire jeter en prison

pour se débarrasser de lui. Sa sagesse lui conseillait de reconquérir cette beauté perdue. C' est

pourquoi il était venu armé de tous ses charmes. Il s' approchait d' elle, s' éloignait, se rapprochait, la

frôlait, la fuyait selon les règles de la séduction dans les ballets. Puis, il se jeta dans un fauteuil, et, de

sa voix invincible, de sa voix qui parlait

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aux entrailles des femmes, il lui vanta la nature et la solitude et lui proposa en soupirant une

promenade à Ermenonville. Cependant, elle tirait quelques accords de sa harpe et jetait autour d' elle

des regards d' impatience et d' ennui. Soudain Henry se dressa sombre et résolu et lui annonça qu' il

partait pour l' armée et serait dans quelques jours devant Maubeuge. Sans montrer ni doute ni

surprise, elle l' approuva d' un signe de tête. -vous me félicitez de cette décision ? -je vous en

félicite. Elle attendait un nouvel ami qui lui plaisait infiniment et dont elle pensait tirer de grands

avantages ; tout autre chose que celui-ci : un Mirabeau ressuscité, un Danton décrotté et devenu

fournisseur, un lion qui parlait de jeter tous les patriotes dans la Seine. à tout moment elle croyait

entendre la sonnette et tressaillait. Pour renvoyer Henry, elle se tut, bâilla, feuilleta une partition, et

bâilla encore. Voyant qu' il ne s' en allait pas, elle lui dit qu' elle avait à sortir et passa dans son

cabinet de toilette. Il lui criait d' une voix émue : -adieu, Louise ! ... vous reverrai-je jamais ? Et ses

mains fouillaient dans le secrétaire ouvert. Dès qu' il fut dans la rue, il ouvrit la lettre adressée au

citoyen Rauline et la lut avec intérêt. Elle contenait en effet un tableau curieux de l' état de l' esprit

public en France. On y parlait de la reine, de la Thévenin, du tribunal révolutionnaire, et maints propos

confidentiels

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de ce bon Brotteaux Des Ilettes y étaient rapportés. Ayant achevé sa lecture et remis la lettre dans sa

poche, il hésita quelques instants ; puis, comme un homme qui a pris sa résolution et qui se dit que le

plus tôt sera le mieux, il se dirigea vers les Tuileries et pénétra dans l' antichambre du comité de

sûreté générale. Ce jour-là, à trois heures de l' après-midi, évariste Gamelin s' asseyait sur le banc

des jurés, en compagnie de quatorze collègues qu' il connaissait pour la plupart, gens simples,

honnêtes et patriotes, savants, artistes ou artisans : un peintre comme lui, un dessinateur, tous deux

pleins de talent, un chirurgien, un cordonnier, un ci-devant marquis, qui avait donné de grandes

preuves de civisme, un imprimeur, de petits marchands, un échantillon enfin du peuple de Paris. Ils se

tenaient là, dans leur habit ouvrier ou bourgeois, tondus à la Titus ou portant le catogan, le chapeau à

cornes enfoncé sur les yeux ou le chapeau rond posé en arrière de la tête, ou le bonnet rouge

cachant les oreilles. Les uns étaient vêtus de la veste, de l' habit et de la culotte, comme en l' ancien

temps ; les autres, de la carmagnole et du pantalon rayé, à la façon des sans-culottes. Chaussés de

bottes ou de souliers à boucles ou de sabots, ils présentaient sur leurs personnes toutes les diversités

du vêtement masculin en usage alors. Ayant tous déjà siégé plusieurs fois, ils semblaient fort à l' aise

à leur banc et Gamelin enviait leur tranquillité. Son coeur battait, ses oreilles bourdonnaient, ses yeux

se voilaient et tout ce qui l' entourait prenait pour lui une teinte livide.

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Quand l' huissier annonça le tribunal, trois juges prirent place sur une estrade assez petite, devant

une table verte. Ils portaient un chapeau à cocarde, surmonté de grandes plumes noires, et le manteau

d' audience avec un ruban tricolore d' où pendait sur leur poitrine une lourde médaille d' argent.

Devant eux, au pied de l' estrade, siégeait le substitut de l' accusateur public, dans un costume

semblable. Le greffier s' assit entre le tribunal et le fauteuil vide de l' accusé. Gamelin voyait ces

hommes différents de ce qu' il les avait vus jusque-là, plus beaux, plus graves, plus effrayants, bien

qu' ils prissent des attitudes familières, feuilletant des papiers, appelant un huissier ou se penchant en

arrière pour entendre quelque communication d' un juré ou d' un officier de service. Au-dessus des

juges, les tables des droits de l' homme étaient suspendues ; à leur droite et à leur gauche, contre les

vieilles murailles féodales, les bustes de Le Peltier Saint-fargeau et de Marat. En face du banc des

jurés, au fond de la salle, s' élevait la tribune publique. Des femmes en garnissaient le premier rang,

qui, blondes, brunes ou grises, portaient toutes la haute coiffe dont le bavolet plissé leur ombrageait

les joues ; sur leur poitrine, auxquelles la mode donnait uniformément l' ampleur d' un sein nourricier,

se croisait le fichu blanc ou se recourbait la bavette du tablier bleu. Elles tenaient les bras croisés sur

le rebord de la tribune. Derrière elles on voyait, clairsemés sur les gradins, des citoyens vêtus avec

cette diversité qui donnait alors aux foules un caractère étrange et pittoresque. à droite, vers l' entrée,

derrière une barrière pleine, s' étendait un espace où le public se tenait debout.

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Cette fois, il y était peu nombreux. L' affaire dont cette section du tribunal allait s' occuper n'

intéressait qu' un petit nombre de spectateurs, et, sans doute, les autres sections, qui siégeaient en

même temps, appelaient des causes plus émouvantes. C' est ce qui rassurait un peu Gamelin dont le

coeur, prêt à faiblir, n' aurait pu supporter l' atmosphère enflammée des grandes audiences. Ses yeux

s' attachaient aux moindres détails : il remarquait le coton dans l' oreille du greffier et une tache d'

encre sur le dossier du substitut. Il voyait, comme avec une loupe, les chapiteaux sculptés dans un

temps où toute connaissance des ordres antiques était perdue et qui surmontaient les colonnes

gothiques de guirlandes d' ortie et de houx. Mais ses regards revenaient sans cesse à ce fauteuil, d'

une forme surannée, garni de velours d' Utrecht rouge, usé au siège et noirci aux bras. Des gardes

nationaux en armes se tenaient à toutes les issues. Enfin l' accusé parut, escorté de grenadiers, libre

toutefois de ses membres comme le prescrivait la loi. C' était un homme d' une cinquantaine d'

années, maigre, sec, brun, très chauve, les joues creuses, les lèvres minces et violacées, vêtu à l'

ancienne mode d' un habit sang de boeuf. Sans doute parce qu' il avait la fièvre, ses yeux brillaient

comme des pierreries et ses joues avaient l' air d' être vernies. Il s' assit. Ses jambes, qu' il croisait,

étaient d' une maigreur excessive et ses grandes mains noueuses en faisaient tout le tour. Il se

nommait Marie-adolphe Guillergues et était prévenu de dilapidation dans les fourrages de la

république. L' acte d' accusation mettait à sa charge

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des faits nombreux et graves, dont aucun n' était absolument certain. Interrogé, Guillergues nia la

plupart de ces faits et expliqua les autres à son avantage. Son langage était précis et froid,

singulièrement habile et donnait l' idée d' un homme avec lequel il n' est pas désirable de traiter une

affaire. Il avait réponse à tout. Quand le juge lui faisait une question embarrassante, son visage restait

calme et sa parole assurée, mais ses deux mains, réunies sur sa poitrine, se crispaient d' angoisse.

Gamelin s' en aperçut et dit à l' oreille de son voisin, peintre comme lui : -regardez ses pouces ! Le

premier témoin qu' on entendit apporta des faits accablants. C' est sur lui que reposait toute l'

accusation. Ceux qui furent appelés ensuite se montrèrent, au contraire, favorables à l' accusé. Le

substitut de l' accusateur public fut véhément, mais demeura dans le vague. Le défenseur parla avec un

ton de vérité qui valut à l' accusé des sympathies qu' il n' avait pas su lui-même se concilier. L'

audience fut suspendue et les jurés se réunirent dans la chambre des délibérations. Là, après une

discussion obscure et confuse, ils se partageaient en deux groupes à peu près égaux en nombre. On

vit d' un côté les indifférents, les tièdes, les raisonneurs, qu' aucune passion n' animait, et d' un autre

côté ceux qui se laissaient conduire par le sentiment, se montraient peu accessibles à l'

argumentation et jugeaient avec le coeur. Ceux-là condamnaient toujours. C' étaient les bons, les purs

: ils ne songeaient qu' à sauver la république et ne s' embarrassaient point du reste. Leur attitude fit

une forte impression sur Gamelin qui se sentait en communion avec eux.

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" ce Guillergues, songeait-il, est un adroit fripon, un scélérat qui a spéculé sur le fourrage de notre

cavalerie. L' absoudre, c' est laisser échapper un traître, c' est trahir la patrie, vouer l' armée à la

défaite. " Gamelin voyait déjà les hussards de la république, sur leurs montures qui bronchaient,

sabrés par la cavalerie ennemie... " mais si Guillergues était innocent ? ... " il pensa tout à coup à

Jean Blaise, soupçonné aussi d' infidélité dans les fournitures. Tant d' autres devaient agir comme

Guillergues et Blaise, préparer la défaite, perdre la république ! Il fallait faire un exemple. Mais si

Guillergues était innocent ? ... -il n' y a pas de preuves, dit Gamelin, à haute voix. -il n' y a jamais de

preuves, répondit en haussant les épaules le chef du jury, un bon, un pur. Finalement, il se trouva

sept voix pour la condamnation et huit pour l' acquittement. Le jury rentra dans la salle et l' audience

fut reprise. Les jurés étaient tenus de motiver leur verdict ; chacun parla à son tour devant le fauteuil

vide. Les uns étaient prolixes ; les autres se contentaient d' un mot ; il y en avait qui prononçaient des

paroles inintelligibles. Quand vint son tour, Gamelin se leva et dit : -en présence d' un crime si grand

que d' ôter aux défenseurs de la patrie les moyens de vaincre, on veut des preuves formelles que

nous n' avons point. à la majorité des voix, l' accusé fut déclaré non coupable. Guillergues fut

ramené devant les juges, accompagné du murmure bienveillant des spectateurs qui lui annonçaient

son acquittement. C' était un autre homme. La sécheresse

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de ses traits s' était fondue, ses lèvres s' étaient amollies. Il avait l' air vénérable ; son visage

exprimait l' innocence. Le président lut, d' une voix émue, le verdict qui renvoyait le prévenu ; la salle

éclata en applaudissements. Le gendarme qui avait amené Guillergues se précipita dans ses bras. Le

président l' appela et lui donna l' accolade fraternelle. Les jurés l' embrassèrent. Gamelin pleurait à

chaudes larmes. Dans la cour du palais, illuminée des derniers rayons du jour, une multitude hurlante

s' agitait. Les quatre sections du tribunal avaient prononcé la veille trente condamnations à mort, et,

sur les marches du grand escalier, des tricoteuses accroupies attendaient le départ des charrettes.

Mais Gamelin, descendant les degrés dans le flot des jurés et des spectateurs, ne voyait rien, n'

entendait rien que son acte de justice et d' humanité et les félicitations qu' il se donnait d' avoir

reconnu l' innocence. Dans la cour, élodie, toute blanche, en larmes et souriante, se jeta dans ses

bras et y resta pâmée. Et, quand elle eut recouvré la voix, elle lui dit : -évariste, vous êtes beau,

vous êtes bon, vous êtes généreux ! Dans cette salle, le son de votre voix, mâle et douce, me

traversait tout entière de ses ondes magnétiques. J' en étais électrisée. Je vous contemplais à votre

banc. Je ne voyais que vous. Mais vous, mon ami, vous n' avez donc pas deviné ma présence ? Rien

ne vous a averti que j' étais là ? Je me tenais dans la tribune, au second rang, à droite. Mon Dieu ! Qu'

il est doux de faire le bien ! Vous avez sauvé ce malheureux. Sans vous, c' en était fait de lui : il

périssait. Vous l' avez rendu à la vie, à l' amour des siens. En ce moment, il doit vous bénir. évariste,

que je suis heureuse et fière de vous aimer !

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Se tenant par le bras, serrés l' un contre l' autre, ils allaient par les rues, se sentant si légers, qu' ils

croyaient voler. Ils allaient à l' amour peintre. arrivés à l' oratoire : -ne passons pas par le magasin,

dit élodie. Elle le fit entrer par la porte cochère et monter avec elle à l' appartement. Sur le palier, elle

tira de son réticule une grande clef de fer. -on dirait une clef de prison, fit-elle. évariste, vous allez

être mon prisonnier. Ils traversèrent la salle à manger et furent dans la chambre de la jeune fille.

évariste sentait sur ses lèvres la fraîcheur ardente des lèvres d' élodie. Il la pressa dans ses bras. La

tête renversée, les yeux mourants, les cheveux répandus, la taille ployée, à demi évanouie, elle lui

échappa et courut pousser le verrou... la nuit était déjà avancée quand la citoyenne Blaise ouvrit à son

amant la porte de l' appartement et lui dit tout bas, dans l' ombre : -adieu, mon amour ! C' est l' heure

où mon père va rentrer. Si tu entends du bruit dans l' escalier, monte vite à l' étage supérieur et ne

descends que quand il n' y aura plus de danger qu' on te voie. Pour te faire ouvrir la porte de la rue,

frappe trois coups à la fenêtre de la concierge. Adieu, ma vie ! Adieu, mon âme ! Quand il se trouva

dans la rue, il vit la fenêtre de la chambre d' élodie s' entr' ouvrir et une petite main cueillir un oeillet

rouge qui tomba à ses pieds comme une goutte de sang.

CHAPITRE XII

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Un soir que le vieux Brotteaux portait douze douzaines de pantins au citoyen Caillou, rue de la loi,

le marchand de jouets, doux et poli d' ordinaire, lui fit, au milieu de ses poupées et de ses

polichinelles, un accueil malgracieux. -prenez garde, citoyen Brotteaux, lui dit-il, prenez garde ! Ce n'

est pas toujours le temps de rire ; les plaisanteries ne sont pas toutes bonnes : un membre de sûreté

de la section, qui a visité hier mon établissement, a vu vos pantins et les a trouvés

contre-révolutionnaires.

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-il se moquait ! Dit Brotteaux. -nenni, citoyen, nenni. C' est un homme qui ne plaisante pas. Il a dit

qu' en ces petits bonshommes la représentation nationale était perfidement contrefaite, qu' on y

reconnaissait notamment des caricatures de Couthon, de Saint-just et de Robespierre, et il les a

saisis. C' est une perte sèche pour moi, sans parler des périls où je suis exposé. -quoi ! Ces

Arlequins, ces Gilles, ces Scaramouches, ces Colins et ces Colettes, que j' ai peints tels que Boucher

les peignait il y a cinquante ans, seraient des Couthon et des Saint-just contrefaits ! Il n' y a pas un

homme sensé pour le prétendre. -il est possible, reprit le citoyen Caillou, que vous ayez agi sans

malice, bien qu' il faille toujours se défier d' un homme d' esprit comme vous. Mais le jeu est

dangereux. En voulez-vous un exemple ? Natoile, qui tient un petit théâtre aux Champs-élysées, a été

arrêté avant-hier pour incivisme, à cause qu' il faisait jouer la convention par Polichinelle. -encore un

coup, dit Brotteaux, en soulevant la toile qui recouvrait ses petits pendus, regardez ces masques et

ces visages, sont-ce d' autres que des personnages de comédie et de bergerie ? Comment vous

êtes-vous laissé dire, citoyen Caillou, que je jouais la convention nationale ? Brotteaux était surpris.

Tout en accordant beaucoup à la sottise humaine, il n' eût pas cru qu' elle en vînt jamais à suspecter

ses Scaramouches et ses Colinettes. Il protestait de leur innocence et de la sienne. Mais le citoyen

Caillou ne voulait rien entendre.

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-citoyen Brotteaux, remportez vos pantins, je vous estime, je vous honore, mais ne veux être ni

blâmé ni inquiété à cause de vous. Je respecte la loi. J' entends rester bon citoyen et être traité

comme tel. Bonsoir, citoyen Brotteaux ; remportez vos pantins. Le vieux Brotteaux reprit le chemin de

son logis, portant ses suspects sur l' épaule au bout d' une perche, et moqué par les enfants qui

croyaient que c' était le marchand de mort aux rats. Ses pensées étaient tristes. Sans doute, il ne

vivait pas seulement de ses pantins : il faisait des portraits à vingt sols, sous les portes cochères et

dans un tonneau des halles, en compagnie des ravaudeuses, et beaucoup de jeunes garçons, qui

partaient pour l' armée, voulaient laisser leur portrait à leur maîtresse. Mais ces petits ouvrages lui

donnaient un mal extrême, et il s' en fallait de beaucoup qu' il fît ses portraits aussi bien que ses

pantins. Il servait parfois de secrétaire aux dames de la halle, mais c' était se mêler à des complots

royalistes et les risques étaient gros. Il se rappela qu' il y avait dans la rue neuve-des-petits-champs,

proche de la place ci-devant vendôme, un autre marchand de jouets, nommé Joly, et il résolut d' aller

dès le lendemain lui offrir ce que refusait le pusillanime Caillou. Une pluie fine vint à tomber.

Brotteaux, qui en craignait l' injure pour ses pantins, hâta le pas. Comme il passait le pont-neuf,

sombre et désert, et tournait le coin de la place de Thionville, il vit à la lueur d' une lanterne, sur une

borne, un maigre vieillard qui semblait exténué de fatigue et de faim, et gardait encore un air

vénérable. Il était vêtu d' une lévite déchirée, n' avait point de chapeau

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et semblait âgé de plus de soixante ans. S' étant approché de ce malheureux, Brotteaux reconnut le

père Longuemare, qu' il avait sauvé de la lanterne, six mois en çà, tandis qu' ils faisaient tous deux

la queue devant la boutique de la rue de Jérusalem. Engagé envers ce religieux par un premier service,

Brotteaux s' approcha de lui, s' en fit reconnaître pour le publicain qui s' était trouvé à son côté au

milieu de la canaille, un jour de grande disette, et lui demanda s' il ne pourrait point lui être utile.

-vous paraissez las, mon père. Prenez une goutte de cordial. Et Brotteaux tira de la poche de sa

redingote puce un petit flacon d' eau-de-vie, qui y était avec son Lucrèce. -buvez. Et je vous aiderai

à regagner votre domicile. Le père Longuemare repoussa de la main le flacon et s' efforça de se lever.

Mais il retomba sur sa borne. -monsieur, dit-il d' une voix faible, mais assurée, depuis trois mois j'

habitais Picpus. Averti qu' on était venu m' arrêter chez moi, hier, à cinq heures de relevée, je ne suis

pas rentré à mon domicile. Je n' ai point d' asile, j' erre dans les rues et suis un peu fatigué. -eh bien,

mon père, fit Brotteaux, accordez-moi l' honneur de partager mon grenier. -monsieur, dit le barnabite,

vous entendez bien que je suis suspect. -je le suis aussi, dit Brotteaux, et mes pantins le sont aussi,

ce qui est le pis de tout. Vous les voyez exposés, sous cette mince toile, à la pluie fine qui nous

morfond. Car, sachez, mon père, qu' après avoir été publicain je fabrique des pantins pour subsister.

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Le père Longuemare prit la main que lui tendait le citoyen financier, et accepta l' hospitalité offerte.

Brotteaux, en son grenier, lui servit du pain, du fromage et du vin, qu' il avait mis à rafraîchir dans sa

gouttière, car il était sybarite. Ayant apaisé sa faim : -monsieur, dit le père Longuemare, je dois vous

informer des circonstances qui ont amené ma fuite et m' ont jeté expirant sur cette borne où vous m'

avez trouvé. Chassé de mon couvent, je vivais de la maigre rente que l' assemblée m' avait faite ; je

donnais des leçons de latin et de mathématiques et j' écrivais des brochures sur la persécution de l'

église en France. J' ai même composé un ouvrage d' une certaine étendue, pour démontrer que le

serment constitutionnel des prêtres est contraire à la discipline ecclésiastique. Les progrès de la

révolution m' ôtèrent tous mes élèves et je ne pouvais toucher ma pension faute d' avoir le certificat de

civisme exigé par la loi. C' est ce certificat que j' allai demander à l' hôtel de ville, avec la conviction de

le mériter. Membre d' un ordre institué par l' apôtre saint Paul lui-même, qui se prévalut du titre de

citoyen romain, je me flattais de me conduire, à son imitation, en bon citoyen français, respectueux de

toutes les lois humaines qui ne sont pas en opposition avec les lois divines. Je présentai ma requête à

Monsieur Colin, charcutier et officier municipal, préposé à la délivrance de ces sortes de cartes. Il m'

interrogea sur mon état. Je lui dis que j' étais prêtre : il me demanda si j' étais marié, et, sur ma

réponse que je ne l' étais pas, il me dit que c' était tant pis pour moi. Enfin, après diverses questions,

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il me demanda si j' avais prouvé mon civisme le 10 août, le 2 septembre et le 31 mai. " on ne peut

donner de certificats, ajouta-t-il, qu' à ceux qui ont prouvé leur civisme par leur conduite en ces trois

occasions. " je ne pus lui faire une réponse qui le satisfît. Toutefois il prit mon nom et mon adresse et

me promit de faire promptement une enquête sur mon cas. Il tint parole et c' est en conclusion de son

enquête que deux commissaires du comité de sûreté générale de Picpus, assistés de la force armée,

se présentèrent à mon logis en mon absence pour me conduire en prison. Je ne sais de quel crime on

m' accuse. Mais convenez qu' il faut plaindre Monsieur Colin, dont l' esprit est assez troublé pour

reprocher à un ecclésiastique de n' avoir pas montré son civisme le 10 août, le 2 septembre, le 31 mai.

Un homme capable d' une telle pensée est bien digne de pitié. -moi non plus, je n' ai point de

certificat, dit Brotteaux. Nous sommes tous deux suspects. Mais vous êtes las. Couchez-vous, mon

père. Nous aviserons demain à votre sécurité. Il donna le matelas à son hôte et garda pour lui la

paillasse, que le religieux réclama par humilité, avec une telle instance qu' il fallut le satisfaire : il eût,

sans cela, couché sur le carreau. Ayant terminé ces arrangements, Brotteaux souffla la chandelle par

économie et par prudence. -monsieur, lui dit le religieux, je reconnais ce que vous faites pour moi ;

mais, hélas ! Il est de peu de conséquence pour vous que je vous en sache gré. Puisse Dieu vous en

faire un mérite ! Ce serait pour vous d' une conséquence

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infinie. Mais Dieu ne tient pas compte de ce qui n' est pas fait pour sa gloire et n' est que l' effort d'

une vertu purement naturelle. C' est pourquoi je vous supplie, monsieur, de faire pour lui ce que vous

étiez porté à faire pour moi. -mon père, répondit Brotteaux, ne vous donnez point de souci et ne m'

ayez nulle reconnaissance. Ce que je fais en ce moment et dont vous exagérez le mérite, je ne le fais

pas pour l' amour de vous : car, enfin, bien que vous soyez aimable, mon père, je vous connais trop

peu pour vous aimer. Je ne le fais pas non plus pour l' amour de l' humanité : car je ne suis pas aussi

simple que Don Juan, pour croire, comme lui, que l' humanité a des droits ; et ce préjugé, dans un

esprit aussi libre que le sien, m' afflige. Je le fais par cet égoïsme qui inspire à l' homme tous les actes

de générosité et de dévouement, en le faisant se reconnaître dans tous les misérables, en le

disposant à plaindre sa propre infortune dans l' infortune d' autrui et en l' excitant à porter aide à un

mortel semblable à lui par la nature et la destinée, jusque-là qu' il croit se secourir lui-même en le

secourant. Je le fais encore par désoeuvrement : car la vie est à ce point insipide qu' il faut s' en

distraire à tout prix et que la bienfaisance est un divertissement assez fade qu' on se donne à défaut d'

autres plus savoureux ; je le fais par orgueil et pour prendre avantage sur vous ; je le fais, enfin, par

esprit de système et pour vous montrer de quoi un athée est capable. -ne vous calomniez point,

monsieur, répondit le père Longuemare. J' ai reçu de Dieu plus de grâces qu' il ne vous en a

accordées jusqu' à cette heure ; mais je vaux moins

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que vous, et vous suis bien inférieur en mérites naturels. Permettez-moi cependant de prendre aussi

sur vous un avantage. Ne me connaissant pas, vous ne pouvez m' aimer. Et moi, monsieur, sans

vous connaître, je vous aime plus que moi-même : Dieu me l' ordonne. Ayant ainsi parlé, le père

Longuemare s' agenouilla sur le carreau, et, après avoir récité ses prières, s' étendit sur sa paillasse

et s' endormit paisiblement.

CHAPITRE XIII

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évariste Gamelin siégeait au tribunal pour la deuxième fois. Avant l' ouverture de l' audience, il s'

entretenait avec ses collègues du jury des nouvelles arrivées le matin. Il y en avait d' incertaines et de

fausses ; mais ce qu' on pouvait retenir était terrible : les armées coalisées, maîtresses de toutes les

routes, marchant d' ensemble, la Vendée victorieuse, Lyon insurgé, Toulon livré aux Anglais, qui y

débarquaient quatorze mille hommes. C' était autant pour ces magistrats des faits domestiques que

des événements intéressant le monde entier. Sûrs de

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périr si la patrie périssait, ils faisaient du salut public leur affaire propre. Et l' intérêt de la nation,

confondu avec le leur, dictait leurs sentiments, leurs passions, leur conduite. Gamelin reçut à son

banc une lettre de Trubert, secrétaire du comité de défense ; c' était l' avis de sa nomination de

commissaire des poudres et des salpêtres. tu fouilleras toutes les caves de la section pour en

extraire les substances nécessaires à la fabrication de la poudre. L' ennemi sera peut-être demain

devant Paris : il faut que le sol de la patrie nous fournisse la foudre que nous lancerons à ses

agresseurs. Je t' envoie ci-contre une instruction de la convention relative au traitement des salpêtres.

Salut et fraternité. à ce moment, l' accusé fut introduit. C' était un des derniers de ces généraux

vaincus que la convention livrait au tribunal, et le plus obscur. à sa vue, Gamelin frissonna : il croyait

revoir ce militaire que, mêlé au public, il avait vu, trois semaines auparavant, juger et envoyer à la

guillotine. C' était le même homme, l' air têtu, borné : ce fut le même procès. Il répondait d' une façon

sournoise et brutale qui gâtait ses meilleures réponses. Ses chicanes, ses arguties, les accusations

dont il chargeait ses subordonnés, faisaient oublier qu' il accomplissait la tâche respectable de

défendre son honneur et sa vie. Dans cette affaire tout était incertain, contesté, position des armées,

nombre des effectifs, munitions, ordres donnés, ordres reçus, mouvements des troupes : on ne savait

rien. Personne ne comprenait

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rien à ces opérations confuses, absurdes, sans but, qui avaient abouti à un désastre, personne, pas

plus le défenseur et l' accusé lui-même que l' accusateur, les juges et les jurés, et, chose étrange,

personne n' avouait à autrui ni à soi-même qu' il ne comprenait pas. Les juges se plaisaient à faire des

plans, à disserter sur la tactique et la stratégie ; l' accusé trahissait ses dispositions naturelles pour la

chicane. On disputait sans fin. Et Gamelin, durant ces débats, voyait sur les âpres routes du nord les

caissons embourbés et les canons renversés dans les ornières, et, par tous les chemins, défiler en

désordre les colonnes vaincues, tandis que la cavalerie ennemie débouchait de toutes parts par les

défilés abandonnés. Et il entendait de cette armée trahie monter une immense clameur qui accusait le

général. à la clôture des débats, l' ombre emplissait la salle et la figure indistincte de Marat

apparaissait comme un fantôme sur la tête du président. Le jury appelé à se prononcer était partagé.

Gamelin, d' une voix sourde, qui s' étranglait dans sa gorge, mais d' un ton résolu, déclara l' accusé

coupable de trahison envers la république et un murmure approbateur, qui s' éleva dans la foule, vint

caresser sa jeune vertu. L' arrêt fut lu aux flambeaux, dont la lueur livide tremblait sur les tempes

creuses du condamné où l' on voyait perler la sueur. à la sortie, sur les degrés où grouillait la foule

des commères encocardées, tandis qu' il entendait murmurer son nom, que les habitués du tribunal

commençaient à connaître, Gamelin fut assailli par des tricoteuses qui, lui montrant le poing,

réclamaient la tête de l' Autrichienne.

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Le lendemain, évariste eut à se prononcer sur le sort d' une pauvre femme, la veuve Meyrion,

porteuse de pain. Elle allait dans les rues poussant une petite voiture et portant, pendue à sa taille,

une planchette de bois blanc à laquelle elle faisait avec son couteau des coches qui représentaient le

compte des pains qu' elle avait livrés. Son gain était de huit sous par jour. Le substitut de l' accusateur

public se montra d' une étrange violence à l' égard de cette malheureuse, qui avait, paraît-il, crié : "

vive le roi ! " à plusieurs reprises, tenu des propos contre-révolutionnaires dans les maisons où elle

allait porter le pain de chaque jour, et trempé dans une conspiration qui avait pour objet l' évasion de

la femme Capet. Interrogée par le juge, elle reconnut les faits qui lui étaient imputés ; soit simplicité,

soit fanatisme, elle professa des sentiments royalistes d' une grande exaltation et se perdit elle-même.

Le tribunal révolutionnaire faisait triompher l' égalité en se montrant aussi sévère pour les portefaix

et les servantes que pour les aristocrates et les financiers. Gamelin ne concevait point qu' il en pût

être autrement sous un régime populaire. Il eût jugé méprisant, insolent pour le peuple, de l' exclure

du supplice. C' eût été le considérer, pour ainsi dire, comme indigne du châtiment. Réservée aux

seuls aristocrates, la guillotine lui eût paru une sorte de privilège inique. Gamelin commençait à se

faire du châtiment une idée religieuse et mystique, à lui prêter une vertu, des mérites propres. Il

pensait qu' on doit la peine aux criminels et que c' est leur faire tort que de les en frustrer. Il déclara la

femme Meyrion coupable et digne du châtiment suprême, regrettant seulement que les

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fanatiques qui l' avaient perdue, plus coupables qu' elle, ne fussent pas là pour partager son sort.

évariste se rendait presque chaque soir aux Jacobins, qui se réunissaient dans l' ancienne chapelle

des dominicains, vulgairement nommés jacobins, rue honoré. Sur une cour, où s' élevait un arbre de

la liberté, un peuplier, dont les feuilles agitées rendaient un perpétuel murmure, la chapelle, d' un style

pauvre et maussade, lourdement coiffée de tuiles, présentait son pignon nu, percé d' un oeil-de-boeuf

et d' une porte cintrée, que surmontait le drapeau aux couleurs nationales, coiffé du bonnet de la

liberté. Les Jacobins, ainsi que les Cordeliers et les Feuillants, avaient pris la demeure et le nom de

moines dispersés. Gamelin, assidu naguère aux séances des Cordeliers, ne retrouvait pas chez les

Jacobins les sabots, les carmagnoles, les cris des dantonistes. Dans le club de Robespierre régnait la

prudence administrative et la gravité bourgeoise. Depuis que l' ami du peuple n' était plus, évariste

suivait les leçons de Maximilien, dont la pensée dominait aux Jacobins et, de là, par mille sociétés

affiliées, s' étendait sur toute la France. Pendant la lecture du procès-verbal, il promenait ses regards

sur les murs nus et tristes, qui, après avoir abrité les fils spirituels du grand inquisiteur de l' hérésie,

voyaient assemblés les zélés inquisiteurs des crimes contre la patrie. Là se tenait sans pompe et s'

exerçait par la parole le plus grand des pouvoirs de l' état. Il gouvernait la cité, l' empire, dictait ses

décrets à la convention. Ces artisans du nouvel ordre de choses, si respectueux de la loi qu' ils

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demeuraient royalistes en 1791 et le voulaient être encore au retour de Varennes, par un

attachement opiniâtre à la constitution, amis de l' ordre établi, même après les massacres du champ

de mars, et jamais révolutionnaires contre la révolution, étrangers aux mouvements populaires,

nourrissaient dans leur âme sombre et puissante un amour de la patrie qui avait enfanté quatorze

armées et dressé la guillotine. évariste admirait en eux la vigilance, l' esprit soupçonneux, la pensée

dogmatique, l' amour de la règle, l' art de dominer, une impériale sagesse. Le public qui composait la

salle ne faisait entendre qu' un frémissement unanime et régulier, comme le feuillage de l' arbre de la

liberté qui s' élevait sur le seuil. Ce jour-là, 11 vendémiaire, un homme jeune, le front fuyant, le

regard perçant, le nez en pointe, le menton aigu, le visage grêlé, l' air froid, monta lentement à la

tribune. Il était poudré à frimas et portait un habit bleu qui lui marquait la taille. Il avait ce maintien

compassé, tenait cette allure mesurée qui faisait dire aux uns, en se moquant, qu' il ressemblait à un

maître à danser et qui le faisait saluer par d' autres du nom d' " Orphée français. " Robespierre

prononça d' une voix claire un discours éloquent contre les ennemis de la république. Il frappa d'

arguments métaphysiques et terribles Brissot et ses complices. Il parla longtemps, avec abondance,

avec harmonie. Planant dans les sphères célestes de la philosophie, il lançait la foudre sur les

conspirateurs qui rampaient sur le sol. évariste entendit et comprit. Jusque-là, il avait accusé la

Gironde de préparer la restauration de la monarchie ou

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le triomphe de la faction d' Orléans et de méditer la ruine de la ville héroïque qui avait délivré la

France et qui délivrerait un jour l' univers. Maintenant, à la voix du sage, il découvrait des vérités plus

hautes et plus pures ; il concevait une métaphysique révolutionnaire, qui élevait son esprit au-dessus

des grossières contingences, à l' abri des erreurs des sens, dans la région des certitudes absolues.

Les choses sont par elles-mêmes mélangées et pleines de confusion ; la complexité des faits est telle

qu' on s' y perd. Robespierre les lui simplifiait, lui présentait le bien et le mal en des formules simples

et claires. Fédéralisme, indivisibilité : dans l' unité et l' indivisibilité était le salut ; dans le fédéralisme,

la damnation. Gamelin goûtait la joie profonde d' un croyant qui sait le mot qui sauve et le mot qui

perd. Désormais le tribunal révolutionnaire, comme autrefois les tribunaux ecclésiastiques, connaîtrait

du crime absolu, du crime verbal. Et, parce qu' il avait l' esprit religieux, évariste recevait ces

révélations avec un sombre enthousiasme ; son coeur s' exaltait et se réjouissait à l' idée que

désormais, pour discerner le crime et l' innocence, il possédait un symbole. Vous tenez lieu de tout, ô

trésors de la foi ! Le sage Maximilien l' éclairait aussi sur les intentions perfides de ceux qui voulaient

égaliser les biens et partager les terres, supprimer la richesse et la pauvreté et établir pour tous la

médiocrité heureuse. Séduit par leurs maximes, il avait d' abord approuvé leurs desseins qu' il jugeait

conformes aux principes d' un vrai républicain. Mais Robespierre, par ses discours aux Jacobins, lui

avait révélé leurs menées et découvert que ces hommes, dont

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les intentions paraissaient pures, tendaient à la subversion de la république, et n' alarmaient les

riches que pour susciter à l' autorité légitime de puissants et implacables ennemis. En effet, sitôt la

propriété menacée, la population tout entière, d' autant plus attachée à ses biens qu' elle en possédait

peu, se retournait brusquement contre la république. Alarmer les intérêts, c' est conspirer. Sous

apparence de préparer le bonheur universel et le règne de la justice, ceux qui proposaient comme un

objet digne de l' effort des citoyens l' égalité et la communauté des biens étaient des traîtres et des

scélérats plus dangereux que les fédéralistes. Mais la plus grande révélation que lui eût apportée la

sagesse de Robespierre, c' étaient les crimes et les infamies de l' athéisme. Gamelin n' avait jamais

nié l' existence de Dieu ; il était déiste et croyait à une providence qui veille sur les hommes : mais, s'

avouant qu' il ne concevait que très indistinctement l' être suprême et très attaché à la liberté de

conscience, il admettait volontiers que d' honnêtes gens pussent, à l' exemple de La Mettrie, de

Boulanger, du baron D' Holbach, de Lalande, d' Helvétius, du citoyen Dupuis, nier l' existence de Dieu,

à la charge d' établir une morale naturelle et de retrouver en eux-mêmes les sources de la justice et

les règles d' une vie vertueuse. Il s' était même senti en sympathie avec les athées, quand il les avait

vus injuriés ou persécutés. Maximilien lui avait ouvert l' esprit et dessillé les yeux. Par son éloquence

vertueuse, ce grand homme lui avait révélé le vrai caractère de l' athéisme, sa nature, ses intentions,

ses effets ; il lui avait démontré que cette doctrine, formée dans les

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salons et les boudoirs de l' aristocratie, était la plus perfide invention que les ennemis du peuple

eussent imaginée pour le démoraliser et l' asservir ; qu' il était criminel d' arracher du coeur des

malheureux la pensée consolante d' une providence rémunératrice et de les livrer sans guide et sans

frein aux passions qui dégradent l' homme et en font un vil esclave, et qu' enfin l' épicurisme

monarchique d' un Helvétius conduisait à l' immoralité, à la cruauté, à tous les crimes. Et, depuis que

les leçons d' un grand citoyen l' avaient instruit, il exécrait les athées, surtout lorsqu' ils l' étaient d' un

coeur ouvert et joyeux, comme le vieux Brotteaux. Dans les jours qui suivirent, évariste eut à juger,

coup sur coup, un ci-devant convaincu d' avoir détruit des grains pour affamer le peuple, trois émigrés

qui étaient revenus fomenter la guerre civile en France, deux filles du palais-égalité, quatorze

conspirateurs bretons, femmes, vieillards, adolescents, maîtres et serviteurs. Le crime était avéré, la

loi formelle. Parmi les coupables se trouvait une femme de vingt ans, parée des splendeurs de la

jeunesse sous les ombres de sa fin prochaine, charmante. Un noeud bleu retenait ses cheveux d' or,

son fichu de linon découvrait un cou blanc et flexible. évariste opina constamment pour la mort, et

tous les accusés, à l' exception d' un vieux jardinier, furent envoyés à l' échafaud. La semaine

suivante, évariste et sa section fauchèrent quarante-cinq hommes et dix-huit femmes. Les juges du

tribunal révolutionnaire ne faisaient pas

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de distinction entre les hommes et les femmes, inspirés en cela par un principe aussi ancien que la

justice même. Et, si le président Montané, touché par le courage et la beauté de Charlotte Corday,

avait tenté de la sauver en altérant la procédure, et y avait perdu son siège, les femmes, le plus

souvent, étaient interrogées sans faveur, d' après la règle commune à tous les tribunaux. Les jurés les

craignaient, se défiaient de leurs ruses, de leur habitude de feindre, de leurs moyens de séduction.

égalant les hommes en courage, elles invitaient par là le tribunal à les traiter comme des hommes. La

plupart de ceux qui les jugeaient, médiocrement sensuels ou sensuels à leurs heures, n' en étaient

nullement troublés. Ils condamnaient ou acquittaient ces femmes selon leur conscience, leurs préjugés,

leur zèle, leur amour mol ou violent de la république. Elles se montraient presque toutes

soigneusement coiffées et mises avec autant de recherche que leur permettait leur malheureux état.

Mais il y en avait peu de jeunes, moins encore de jolies. La prison et les soucis les avaient flétries, le

jour cru de la salle trahissait leur fatigue, leurs angoisses, accusait leurs paupières flétries, leur teint

couperosé, leurs lèvres blanches et contractées. Pourtant le fatal fauteuil reçut plus d' une fois une

femme jeune, belle dans sa pâleur, alors qu' une ombre funèbre, pareille aux voiles de la volupté, noyait

ses regards. à cette vue, que les jurés soient ou attendris ou irrités ; que, dans le secret de ses sens

dépravés, un de ces magistrats ait scruté les secrets les plus intimes de cette créature qu' il se

représentait à la fois vivante et morte, et que, en remuant des images voluptueuses et sanglantes,

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il se soit donné le plaisir atroce de livrer au bourreau ce corps désiré, c' est ce que, peut-être, on

doit taire, mais qu' on ne peut nier, si l' on connaît les hommes. évariste Gamelin, artiste froid et

savant, ne reconnaissait de beauté qu' à l' antique, et la beauté lui inspirait moins de trouble que de

respect. Son goût classique avait de telles sévérités qu' il trouvait rarement une femme à son gré ; il

était insensible aux charmes d' un joli visage autant qu' à la couleur de Fragonard et aux formes de

Boucher. Il n' avait jamais connu le désir que dans l' amour profond. Comme la plupart de ses

collègues du tribunal, il croyait les femmes plus dangereuses que les hommes. Il haïssait les ci-devant

princesses, celles qu' il se figurait, dans ses songes pleins d' horreur, mâchant, avec élisabeth et l'

Autrichienne, des balles pour assassiner les patriotes ; il haïssait même toutes ces belles amies des

financiers, des philosophes et des hommes de lettres, coupables d' avoir joui des plaisirs des sens et

de l' esprit et vécu dans un temps où il était doux de vivre. Il les haïssait sans s' avouer sa haine, et,

quand il en avait quelqu' une à juger, il la condamnait par ressentiment, croyant la condamner avec

justice pour le salut public. Et son honnêteté, sa pudeur virile, sa froide sagesse, son dévouement à l'

état, ses vertus enfin, poussaient sous la hache des têtes touchantes. Mais qu' est ceci et que

signifie ce prodige étrange ? Naguère encore il fallait chercher les coupables, s' efforcer de les

découvrir dans leur retraite et de leur tirer l' aveu de leur crime. Maintenant, ce n' est plus la chasse

avec une multitude de limiers, la poursuite d' une proie timide :

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voici que de toutes parts s' offrent les victimes. Nobles, vierges, soldats, filles publiques se ruent sur

le tribunal, arrachent aux juges leur condamnation trop lente, réclament la mort comme un droit dont

ils sont impatients de jouir. Ce n' est pas assez de cette multitude dont le zèle des délateurs a rempli

les prisons et que l' accusateur public et ses acolytes s' épuisent à faire passer devant le tribunal : il

faut pourvoir encore au supplice de ceux qui ne veulent pas attendre. Et tant d' autres, encore plus

prompts et plus fiers, enviant leur mort aux juges et aux bourreaux, se frappent de leur propre main ! à

la fureur de tuer répond la fureur de mourir. Voici, à la conciergerie, un jeune militaire, beau,

vigoureux, aimé ; il a laissé dans la prison une amante adorable qui lui a dit : " vis pour moi ! " il ne

veut vivre ni pour elle, ni pour l' amour, ni pour la gloire. Il a allumé sa pipe avec son acte d'

accusation. Et, républicain, car il respire la liberté par tous les pores, il se fait royaliste afin de mourir.

Le tribunal s' efforce de l' acquitter : l' accusé est le plus fort ; juges et jurés sont obligés de céder. L'

esprit d' évariste, naturellement inquiet et scrupuleux, s' emplissait, aux leçons des Jacobins et au

spectacle de la vie, de soupçons et d' alarmes. à la nuit, en suivant, pour se rendre chez élodie, les

rues mal éclairées, il croyait, par chaque soupirail, apercevoir dans la cave la planche aux faux

assignats ; au fond de la boutique vide du boulanger ou de l' épicier il devinait des magasins

regorgeant de vivres accaparés ; à travers les vitres étincelantes des traiteurs, il lui semblait entendre

les propos des agioteurs qui préparaient la ruine du pays en vidant des bouteilles

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de vin de Beaune ou de Chablis ; dans les ruelles infectes, il apercevait les filles de joie prêtes à

fouler aux pieds la cocarde nationale aux applaudissements de la jeunesse élégante ; il voyait partout

des conspirateurs et des traîtres. Et il songeait : " république ! Contre tant d' ennemis secrets ou

déclarés, tu n' as qu' un secours. Sainte guillotine, sauve la patrie ! ... " élodie l' attendait dans sa

petite chambre bleue, au-dessus de l' amour peintre. pour l' avertir qu' il pouvait entrer, elle mettait sur

le rebord de la fenêtre son petit arrosoir vert, près du pot d' oeillets. Maintenant il lui faisait horreur, il

lui apparaissait comme un monstre : elle avait peur de lui et elle l' adorait. Toute la nuit, pressés

éperdument l' un contre l' autre, l' amant sanguinaire et la voluptueuse fille se donnaient en silence des

baisers furieux.

CHAPITRE XIV

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Levé dès l' aube, le père Longuemare, ayant balayé la chambre, s' en alla dire sa messe dans une

chapelle de la rue d' enfer, desservie par un prêtre insermenté. Il y avait à Paris des milliers de

retraites semblables, où le clergé réfractaire réunissait clandestinement de petits troupeaux de fidèles.

La police des sections, bien que vigilante et soupçonneuse, fermait les yeux sur ces bercails cachés,

de peur des ouailles irritées et par un reste de vénération pour les choses saintes. Le barnabite fit ses

adieux à son hôte, qui eut grand' peine à obtenir qu' il

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revînt dîner, et l' engagea enfin par la promesse que la chère ne serait ni abondante ni délicate.

Brotteaux, demeuré seul, alluma un petit fourneau de terre ; puis, tout en préparant le dîner du

religieux et de l' épicurien, il relisait Lucrèce et méditait sur la condition des hommes. Ce sage n' était

pas surpris que des êtres misérables, vains jouets des forces de la nature, se trouvassent le plus

souvent dans des situations absurdes et pénibles ; mais il avait la faiblesse de croire que les

révolutionnaires étaient plus méchants et plus sots que les autres hommes, en quoi il tombait dans l'

idéologie. Au reste, il n' était point pessimiste et ne pensait pas que la vie fût tout à fait mauvaise. Il

admirait la nature en plusieurs de ses parties, spécialement dans la mécanique céleste et dans l' amour

physique, et s' accommodait des travaux de la vie en attendant le jour prochain où il ne connaîtrait

plus ni craintes ni désirs. Il coloria quelques pantins avec attention et fit une Zerline qui ressemblait à

la Thévenin. Cette fille lui plaisait et son épicurisme louait l' ordre des atomes qui la composaient.

Ces soins l' occupèrent jusqu' au retour du barnabite. -mon père, fit-il en lui ouvrant la porte, je vous

avais bien dit que notre repas serait maigre. Nous n' avons que des châtaignes. Encore s' en faut-il qu'

elles soient bien assaisonnées. -des châtaignes ! S' écria le père Longuemare en souriant, il n' y a

point de mets plus délicieux. Mon père, monsieur, était un pauvre gentilhomme limousin, qui

possédait,

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pour tout bien, un pigeonnier en ruines, un verger sauvage et un bouquet de châtaigniers. Il se

nourrissait, avec sa femme et ses douze enfants, de grosses châtaignes vertes, et nous étions tous

forts et robustes. J' étais le plus jeune et le plus turbulent : mon père disait, par plaisanterie, qu' il

faudrait m' envoyer à l' Amérique faire le flibustier... ah ! Monsieur, que cette soupe aux châtaignes est

parfumée ! Elle me rappelle la table couronnée d' enfants où souriait ma mère. Le repas achevé,

Brotteaux se rendit chez Joly, marchand de jouets rue neuve-des-petits-champs, qui prit les pantins

refusés par Caillou et en commanda non pas douze douzaines à la fois comme celui-ci, mais bien

vingt-quatre douzaines pour commencer. En atteignant la rue ci-devant royale, Brotteaux vit sur la

place de la révolution étinceler un triangle d' acier entre deux montants de bois : c' était la guillotine.

Une foule énorme et joyeuse de curieux se pressait autour de l' échafaud, attendant les charrettes

pleines. Des femmes, portant l' éventaire sur le ventre, criaient les gâteaux de Nanterre. Les

marchands de tisane agitaient leur sonnette ; au pied de la statue de la liberté, un vieillard montrait

des gravures d' optique dans un petit théâtre surmonté d' une escarpolette où se balançait un singe.

Des chiens, sous l' échafaud, léchaient le sang de la veille. Brotteaux rebroussa vers la rue honoré.

Rentré dans son grenier, où le barnabite lisait son bréviaire, il essuya soigneusement la table et y mit

sa boîte de couleurs ainsi que les outils et les matériaux de son état.

p180

-mon père, dit-il, si vous ne jugez pas cette occupation indigne du sacré caractère dont vous êtes

revêtu, aidez-moi, je vous prie, à fabriquer des pantins. Un sieur Joly m' en a fait, ce matin même, une

assez grosse commande. Pendant que je peindrai ces figures déjà formées, vous me rendrez grand

service en découpant des têtes, des bras, des jambes et des troncs sur les patrons que voici. Vous n'

en sauriez trouver de meilleurs : ils sont d' après Watteau et Boucher. -je crois, en effet, monsieur, dit

Longuemare, que Watteau et Boucher étaient propres à créer de tels brimborions : il eût mieux valu,

pour leur gloire, qu' ils s' en fussent tenus à d' innocents pantins comme ceux-ci. Je serais heureux de

vous aider, mais je crains de n' être pas assez habile pour cela. Le père Longuemare avait raison de

se défier de son adresse : après plusieurs essais malheureux il fallut bien reconnaître que son génie

n' était pas de découper à la pointe du canif, dans un mince carton, des contours agréables. Mais

quand, à sa demande, Brotteaux lui eut donné de la ficelle et un passe-lacet, il se révéla très apte à

douer de mouvement ces petits êtres qu' il n' avait su former, et à les instruire à la danse. Il avait

bonne grâce à les essayer ensuite en faisant exécuter à chacun d' eux quelques pas de gavotte, et,

quand ils répondaient à ses soins, un sourire glissait sur ses lèvres sévères. Une fois qu' il tirait en

mesure la ficelle d' un Scaramouche : -monsieur, dit-il, ce petit masque me rappelle une singulière

histoire. C' était en 1746 : j' achevais mon noviciat,

p183

sous la direction du père Magitot, homme âgé, de profond savoir et de moeurs austères. à cette

époque, il vous en souvient peut-être, les pantins, destinés d' abord à l' amusement des enfants,

exerçaient sur les femmes et même sur les hommes jeunes et vieux un attrait extraordinaire ; ils

faisaient fureur à Paris. Les boutiques des marchands à la mode en regorgeaient ; on en trouvait chez

les personnes de qualité, et il n' était pas rare de voir à la promenade et dans les rues un grave

personnage faire danser son pantin. L' âge, le caractère, la profession du père Magitot ne le gardèrent

point de la contagion. Alors qu' il voyait chacun occupé à faire danser un petit homme de carton, ses

doigts éprouvaient des impatiences qui lui devinrent bientôt très importunes. Un jour que pour une

affaire importante, qui intéressait l' ordre tout entier, il faisait visite à Monsieur Chauvel, avocat au

parlement, avisant un pantin suspendu à la cheminée, il éprouva une terrible tentation d' en tirer la

ficelle. Ce ne fut qu' au prix d' un grand effort qu' il en triompha. Mais ce désir frivole le poursuivit et ne

lui laissa plus de repos. Dans ses études, dans ses méditations, dans ses prières, à l' église, dans le

chapitre, au confessionnal, en chaire, il en était obsédé. Après quelques jours consumés dans un

trouble affreux, il exposa ce cas extraordinaire au général de l' ordre, qui, en ce moment, se trouvait

heureusement à Paris. C' était un docteur éminent et l' un des princes de l' église de Milan. Il conseilla

au père Magitot de satisfaire une envie, innocente dans son principe, importune dans ses

conséquences et dont l' excès menaçait de causer dans l' âme qui en était dévorée les plus graves

désordres. Sur

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l' avis ou, pour mieux dire, par l' ordre du général, le père Magitot retourna chez Monsieur Chauvel,

qui le reçut comme la première fois, dans son cabinet. Là, retrouvant le pantin accroché à la

cheminée, il s' en approcha vivement et demanda à son hôte la grâce d' en tirer un moment la ficelle.

L' avocat la lui accorda très volontiers et lui confia que parfois il faisait danser Scaramouche (c' était le

nom du pantin) en préparant ses plaidoiries et que, la veille encore, il avait réglé, sur les mouvements

de Scaramouche, sa péroraison en faveur d' une femme accusée faussement d' avoir empoisonné

son mari. Le père Magitot saisit en tremblant la ficelle, et vit sous sa main Scaramouche s' agiter

comme un possédé qu' on exorcise. Ayant ainsi contenté son caprice, il fut délivré de l' obsession.

-votre récit ne me surprend pas, mon père, dit Brotteaux. On voit de ces obsessions. Mais ce ne sont

pas toujours des figures de carton qui les causent. Le père Longuemare, qui était religieux, ne parlait

jamais de religion ; Brotteaux en parlait constamment. Et, comme il se sentait de la sympathie pour le

barnabite, il se plaisait à l' embarrasser et à le troubler par des objections à divers articles de la

doctrine chrétienne. Une fois, tandis qu' ils fabriquaient ensemble des Zerlines et des Scaramouches :

-quand je considère, dit Brotteaux, les événements qui nous ont mis au point où nous sommes,

doutant quel parti, dans la folie universelle, a été le plus fou, je ne suis pas éloigné de croire que ce fut

celui de la cour. -monsieur, répondit le religieux, tous les hommes deviennent insensés, comme

Nabuchodonosor, quand Dieu

p185

les abandonne ; mais nul homme, de nos jours, ne plongea dans l' ignorance et l' erreur aussi

profondément que monsieur l' abbé Fauchet, nul homme ne fut aussi funeste au royaume que celui-là. Il

fallait que Dieu fût ardemment irrité contre la France, pour lui envoyer monsieur l' abbé Fauchet ! -il

me semble que nous avons d' autres malfaiteurs que ce malheureux Fauchet. -monsieur l' abbé

Grégoire a montré aussi beaucoup de malice. -et Brissot, et Danton, et Marat, et cent autres, qu' en

dites-vous, mon père ? -monsieur, ce sont des laïques : les laïques ne sauraient encourir les mêmes

responsabilités que les religieux. Ils ne font pas le mal de si haut, et leurs crimes ne sont point

universels. -et votre Dieu, mon père, que dites-vous de sa conduite dans la révolution présente ? -je

ne vous comprends pas, monsieur. -épicure a dit : ou Dieu veut empêcher le mal et ne le peut, ou il le

peut et ne le veut, ou il ne le peut ni ne le veut, ou il le veut et il le peut. S' il le veut et ne le peut, il est

impuissant ; s' il le peut et ne le veut, il est pervers ; s' il ne le peut ni ne le veut, il est impuissant et

pervers ; s' il le veut et le peut, que ne le fait-il, mon père ? Et Brotteaux jeta sur son interlocuteur un

regard satisfait. -monsieur, répondit le religieux, il n' y a rien de plus misérable que les difficultés que

vous soulevez. Quand j' examine les raisons de l' incrédulité, il me semble voir des fourmis opposer

quelques brins d' herbe comme une

p186

digue au torrent qui descend des montagnes. Souffrez que je ne dispute pas avec vous : j' y aurais

trop de raisons et trop peu d' esprit. Au reste, vous trouverez votre condamnation dans l' abbé Guénée

et dans vingt autres. Je vous dirai seulement que ce que vous rapportez d' épicure est une sottise :

car on y juge Dieu comme s' il était un homme et en avait la morale. Eh bien ! Monsieur, les

incrédules, depuis Celse jusqu' à Bayle et Voltaire, ont abusé les sots avec de semblables paradoxes.

-voyez, mon père, dit Brotteaux, où votre foi vous entraîne. Non content de trouver toute vérité dans

votre théologie, vous voulez encore n' en rencontrer aucune dans les ouvrages de tant de beaux génies

qui pensèrent autrement que vous. -vous vous trompez entièrement, monsieur, répliqua

Longemare. Je crois, au contraire, que rien ne saurait être tout à fait faux dans la pensée d' un

homme. Les athées occupent le plus bas échelon de la connaissance ; à ce degré encore, il reste des

lueurs de raison et des éclairs de vérité, et, alors même que les ténèbres le noient, l' homme dresse

un front où Dieu mit l' intelligence : c' est le sort de Lucifer. -eh bien, monsieur, dit Brotteaux, je ne

serai pas si généreux et je vous avouerai que je ne trouve pas dans tous les ouvrages des

théologiens un atome de bon sens. Il se défendait toutefois de vouloir attaquer la religion, qu' il

estimait nécessaire aux peuples : il eût souhaité seulement qu' elle eût pour ministres des philosophes

et non des controversistes. Il déplorait que les jacobins voulussent la remplacer par une religion plus

jeune et plus

p187

maligne, par la religion de la liberté, de l' égalité, de la république, de la patrie. Il avait remarqué que

c' est dans la vigueur de leur jeune âge que les religions sont le plus furieuses et le plus cruelles, et

qu' elles s' apaisent en vieillissant. Aussi, souhaitait-il qu' on gardât le catholicisme, qui avait

beaucoup dévoré de victimes au temps de sa vigueur, et qui maintenant, appesanti sous le poids des

ans, d' appétit médiocre, se contentait de quatre ou cinq rôtis d' hérétiques en cent ans. -au reste,

ajouta-t-il, je me suis toujours bien accommodé des théophages et des christicoles. J' avais un

aumônier aux Ilettes : chaque dimanche, on y disait la messe ; tous mes invités y assistaient. Les

philosophes y étaient les plus recueillis et les filles d' opéra les plus ferventes. J' étais heureux alors et

comptais de nombreux amis. -des amis, s' écria le père Longuemare, des amis ! ... ah ! Monsieur,

croyez-vous qu' ils vous aimaient, tous ces philosophes et toutes ces courtisanes, qui ont dégradé

votre âme de telle sorte que Dieu lui-même aurait peine à y reconnaître un des temples qu' il a édifiés

pour sa gloire ? Le père Longuemare continua d' habiter huit jours chez le publicain sans y être

inquiété. Il suivait, autant qu' il pouvait, la règle de sa communauté et se levait de sa paillasse pour

réciter, agenouillé sur le carreau, les offices de nuit. Bien qu' ils n' eussent tous deux à manger que de

misérables rogatons, il observait le jeûne et l' abstinence. Témoin affligé et souriant de ces austérités,

le philosophe lui demanda, un jour :


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Corso di laurea: Corso di laurea in lettere (BRESCIA - MILANO)
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