Introduction : qu’est-ce qu’un « jeu de mots » ?
Les jeux de mots constituent pour le linguiste un problème fort sérieux, parce qu’ils invitent à une spéculation sur les formes et les fonctions du langage. Le premier problème est la définition même du concept de jeu de mots et de ses limites et interférences avec des faits voisins.
En effet, ce n’est pas facile de distinguer, par exemple, entre le « jeu de mots » qui joue sur les mots et le « mot d’esprit » qui joue sur les idées ou distinguer le jeu de mots d’autres jeux comme rébus, charades etc. Certainement les jeux de mots ont une fonction ludique et ils ont été utilisés par beaucoup de philosophes et écrivains (Freud fut le premier psychanalyste à parler de jeux de mots ; lapsus > jeu de mots involontaire).
Un des problèmes principaux concerne le classement de jeux de mots, du fait que, sans compter les types plus complexes et hybrides, on peut en avoir plus d’une centaine de types.
N.B. Un jeu de mot peut être regroupé dans plusieurs liste (Es : « cucul-clan » = à-peu-près et mot-valise).
À cet effet, il est utile de rappeler la distinction de Jakobson entre l’axe syntagmatique et l’axe paradigmatique. Le premier est constitué par la chaine parlée, le long de laquelle se succèdent les termes dont la position est déterminée par la syntaxe ; le deuxième est celui sur lequel nous avons tous les termes interchangeables dans une position donnée (dans la locution « moulin à vent », vent s’enchaine à moulin sur l’axe syntagmatique et peut replacer vent sur l’axe paradigmatique).
On peut distinguer deux grands types de jeux de mots :
- Par substitution (es : calembour)
- Par enchainement (es : « comment vas-tu yau de poêle »)
Toutefois, il y a aussi un troisième type d’origine accidentelle, pour cette raison pas considéré par Jakobson :
- L’inclusion dans le discours de sons ou de mots incorporées ou invertis (es : anagramme, contrepèterie…)
Mais on peut faire une autre distinction, parce que substitution, enchainement et inclusion peuvent porter sur les sons/lettres ou sur les mots. Dans le premier cas nous le dirons de phoniques (calembour, contrepèterie, etc.), dans le deuxième cas nous les dirons lexicaux (calembour par synonymie, métabole etc.).
Un cas particulier sont les pictographes, c’est-à-dire des jeux dans lesquels les mots sont représentés par des dessins (rébus) ou forment eux-mêmes des dessins (calligramme).
Capitolo 1 : la substitution
Le jeu de mots est le « nom générique de toutes les phrases où l’on abuse de la ressemblance du son des mots ». Même si le jeu de mots ne se peut pas réduire à la seule équivoque, il est clair que l’équivoque phonétique et lexicale en constituent l’essence.
La forme plus classique repose sur la substitution d’un terme par un terme analogue, qui peut être un homonyme ou un synonyme. Pensons au titre d’un film récent : « Les seins de glaces » qui joue sur l’homonymie et donc l’homophonie entre seins et saints ou au calembour « une porte à grosse caisse » où l’équivoque est donnée de la similarité de sens de grosse caisse et de tambour. En termes linguistiques, on dira que cette double substitution homophonique (i.e. homonymique) et homosemique (i.e. synonymique), s’opère sur l’axe paradigmatique.
Le calembour
Le calembour. Équivoque phonétique, à intention « plaisante » et plus ou moins « abusive » ; dont la base se peut trouver dans la polysémie ou l’homonymie.
Polysémie
Les mots peuvent avoir plusieurs sens : sens propre et sens figuré, sens concret et sens abstrait etc.
« Prendre »
- De l’argent > sens figuré = arraffare ;
- Un chemin > sens propre = una direzione.
« Argent bien placé »
- Investir de l’argent > sens figuré ;
- Placer dans le sens de mettre quelque chose dans un lieu > sens propre.
Es :
- Elle prend une éponge et s’efface. Eponge > spugna/cancellino
- Il monte sur le trône à l’aide de l’escabeau familial. Trône > trono/water
- Il avait une dent gâtée contre moi. Dent gatée > dente cariato/dente avvelenato
- Une voix timbrée à zéro franc trente. Timbre > francobollo (che costava mezzo franco)/voce impostata
- Il embrassa cette profession à plein bouche. Embrasser > baciare/accettare
- Un pourboire qui lui servait pour manger. Pourboire > mancia/per bere vs. per mangiare
- Le vieux présente ses devoirs : le général les corrige… Presenter… > porgere i propri omaggi/far vedere i compiti
Homonymie
L’ambiguïté peut aussi avoir sa source dans l’homonymie de mots (saint-sein, mors-mort etc.) Ici le jeu devient plus difficile parce qu’il n’y a pas de relation sémantique entre les homonymes. Donc l’industrie de l’auteur consiste à créer une relation plaisante puisqu’inattendue.
« Sais-tu pourquoi tu aimes la chicorée ? Parce qu’elle est amère »
- Est amère (amara)
- Est ta mère (è tua madre)
C’est ce qu’on pourrait appeler le « calembour segmenté ». On peut parler lapsus dans ce cas de mauvaise interprétation d’un mot ou distorsion volontaire.
L’équivoque peut être gratuit et visant à l’idiotie.
Es :
- L’haleine du pingouin. Marca di lana/alito del pinguino
- Un vieillard amateur. Vieil armateur/vecchio dilettante (?)
- Un Bonaparte manchot. Bon appartement chaud
- Vous avez tort et le tort tue. Tartaruga/il torto uccide
- J’irai où les pote(s) iront. Pote = amico/Potiron = zuppa di zucca
- Ici tous les airs y sont. Hérisson = riccio
- Le gaz part. Gaspard (nome proprio)
Une des formes du calembour segmenté est le vers holorime. Le rime repose sur une similarité phonétique et constitue une équivoque lorsqu’elle s’étend sur tout un mot ou un groupe de mots. Certains fois l’homophonie peut s’étendre sur le distique entier.
Synonymie
Même si la substitution d’un homonyme est le modèle le plus fréquents de calembours on peut avoir aussi des calembours où on remplace un mot par un synonyme (es : chanter/briller, Tambour/grosse caisse..). En plus le mot peut être aussi substituée par un synonyme argotique (es : analphabète/analphacon) ou leur équivalent phonétique en Anglais (es : musulman/musulwoman « San Antonio »).
Calembour complexe
Généralement le calembour repose sur une seule homophonie ; c’est-à-dire qu’il y a dans la phrase un mot avec deux significations. Toutefois, on peut avoir un autre type de calembour où il y a plusieurs mots solidaires qui s’actualisent réciproquement et fonctionnent comme signal du jeu de mot :
« La mère rit de sa commune »
« La mère rit de son arrondissement »
Les deux calembours singulièrement insipides, prennent relief de leur complémentarité.
« Un présent fait à un futur par un imparfait »
Le jeu se fonde non seulement sur le double sens de chaque mot mais sur le fait que les trois sens secondaires appartiennent à la même terminologie grammaticale et dans cette combination donnent un message insolite mais cohérent.
Une autre forme du calembour complexe est celle où la forme homophonique passe par une série de transformations :
« Les enfants de Marie exposaient leur cas au curé »
Équivoque sur le double sens de cas (affaire/sexe) et l’acception mathématique du mot exposer entraine une contrepèterie sur « cas au curé » (cul au carré).
Enfin il y a le calembour par allusion dont l’équivoque repose sur quelque événement ou citation connus :
« Point d’argent point de cuisse » (Cuisse vs. Suisse)
« Mourir c’est partir un peu » (partir = andare via)
L’antanaclase
L’antanaclase. D’après le grec anti « contre » et « anaklasis » répercussion. Est une figure de rhétorique qui consiste à reprendre un mot dans une phrase mais sous un sens différent.
« Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église »
« Un homme de caractère n’a pas toujours un bon caractère »
Formellement l’antanaclase appartient à la famille de l’équivoque, mais alors que cette dernière substitue un mot à son homonyme, les deux formes sont mises en parallèle. Comme toutes les figures de ce type, l’antanaclase est vouée à la gratuité et au jeu.
Un type d’antanaclase est l’antanaclase par comparaison burlesque où le jeu consiste à comparer, à échanger deux objets absolument différents du type :
« Echanger une livre de marrons contre un livre de messe »
Il est aussi possible une variante syntaxique où on peut éviter la répétition du mot en la reprenant :
« Alors pour ne pas rester fille je le suis devenue »
En plus l’antanaclase peut aussi mettre en parallèle non seulement deux homonymes mais deux mots qui appartiennent à la même catégorie sémantique, en particulier deux antonymes (es : beau/laid, petit/grand etc.) mais chacun de deux mots est pris dans une acception différente : l’un au sens propre et l’autre au sens figuré.
« Il n’y a pas de remède de bonne femme contre les mauvaises »
« Un chevalier de l’industrie qui mérite d’être promu officier »
L’à-peu-près
L’à-peu-près. De réglé l’équivoque doit être cohérente à ses divers niveaux : l’homonymie doit exacte, les deux messages doivent avoir un sens et la syntaxe doit être respecté. Si une de ces conditions vient à manquer nous avons un calembour plus ou moins approximatif, c’est-à-dire un à-peu-près.
L’à-peu-près est le plus souvent phonétique parce que l’équivoque se fonde sur une homophonie partielle et approximative :
« Le bulletin d’informacons » (-cons : in argot “stupido” > informazioni stupide)
« Le barbe-cul » (barbecue)
Même s’il ne l’est pas nécessairement, l’à-peu-près est souvent absurde ou loufoque. D’autre part, l’à-peu-près peut être sémantique : le texte n’a alors qu’un sens vague, sans relation avec la situation ou aucun sens logique ou syntaxe.
« Si tu es gai ris donc » (Guéridon = tavolino dei bar francesi)
Pataquès
Est une des formes de l’à-peu-près, en effet les deux mots sont synonymes. Toutefois le pataquès est un lapsus involontaire, alors que l’à-peu-près est prémédité à des fins expressives ou ludiques.
Il s’agit d’un discours dans lequel on confond les choses dont on parle et qui en devient inintelligible.
« Béotien » :
- Quelqu’un qui a la vue basse ;
- Un incrédule ;
- Incapable d’agir de façon logique.
Mots étrangers
Autre forme de l’à-peu-près phonétique qui consiste à fonder l’équivoque sur une prononciation étrangère.
« Une grosse lagune à combler » comme disent les Vénitiens (lacune)
« On est rentré at home » comme disent les Savoyards (la tome, formaggio savoyard)
Un mot pour un autre
Forme d’à-peu-près qui consiste à changer un mot par un autre qui lui est plus ou moins étrange et qui peut être inventé ou obtenu par des procédés mécaniques, comme les manipulations verbales du Surréalisme ou de la Littérature potentielle. Donc il s’agit d’un à-peu-près qui devient absurde.
La charade
La charade. Consiste à décomposer un mot en éléments (souvent en syllabes) dont on donne une définition, qui est donc le substitut du mot.
« Mon premier est un métal précieux [OR]
Mon second est un habitant du ciel [ANGE]
Mon tout est un fruit exotique » [ORANGE]
Divertissement verbal où d’une part il y a une équivalence entre le mot et l’ensemble de ses éléments (Orange = or + ange) et d’autre part, équivalence entre les segments et leur définition (or = métal précieux).
Rebus
Mécanisme identique à la charade. Le substitut est constitué non plus par un autre mot mais par un dessin. Il peut être considéré une charade graphique.
Capitolo 2 : l’enchainement
Combinaison de choses formant un tout ou une suite ; une connexion d’objets qui sont entre eux dans un rapport mutuel (Es : deux mots qui ont la même position ont la même fonction). On peut avoir comme résultat des effets décrits par la rhétorique :
- La concaténation = mettre bout à bout des éléments de phrases afin de constituer une chaine. « Le monde politique est un cercle vicieux, cercle dans lequel… »
- L’accumulation = rassembler dans une même phrase, sous une même forme un grand nombre d’éléments qui développent l’idée principale. « Français, Anglais, Lorrains que la fureur ressemble… »
- L’énumération = dénombrer divers éléments qui renvoient au même concept générique ou idée d’ensemble, éventuellement à des fins de récapitulation.
La fausse coordination
La fausse coordination. Consiste à coordonner deux mots qui appartiennent à des classes sémantiques différents.
« Vêtu de probité candide et de lin blanc »
(La candida probità si possiede, non si veste)
« Sire le Roy, fit-il, en mettant un genou à terre et un i grec à roy »
(Marcare il senso di devozione verso il re : fisicamente mettendosi in ginocchio, graficamente tornando alla grafia antica in cui roi si scriveva con l’i grec)
La fausse coordination appartient à la famille de l’à-peu-près. Si l’enchainement est la mise en place de mots dans la chaine parlé pour exprimer des relations logiques, la fausse coordination au contraire détruit la cohérence du langage.
L’enchainement par homophonie
L’enchainement peut être combiné avec la substitution ; en enchainant des termes avec des propriétés communes. C’est le principe de l’allitération, pratiqué en littérature et en poésie et que Jakobson définit « fonction poétique ». Ce procédé consiste à instaurer des liens de similarité entre des termes liés par contiguïté syntaxique.
« Ample palme »
« Des messages, des passages, des paysages »
« Des têtes de veau, des têtes de loup, des têtes à claques »
À niveau sémantique c’est difficile trouver un lien, il s’agit d’expressions où fonctionne seul le jeu des allitérations.
Enchainement par écho
Enchainement par écho. Phrases qui fonctionnent seulement dans la rime, phrases figés dans le langage commun.
« Tu l’as dit, bouffi
Tu parles, Charles
Tu as tort, Totor »
Enchainement par automatisme
Enchainement par automatisme. Donne vie à des combinations insolites ou absurdes. Les mots sont liés dans notre mémoire par des combinations plus ou moins figés. Un mot comme « pêche » par exemple, suggère : « à la ligne », « à la baleine », « en Islande » etc. Ceci est la base du jeu de société qui consiste à se passer un mot de jouer à jouer, chacun devant enchainer sur un nouveau mot à partir de celui qui à reçu.
« Pêche à la ligne – ligne de fond – fond de culotte… »
Autre exemple :
« Nous le savons de Marseille »
L’écho ici n’est plus phonétique mais lexical, en effet l’image du savon conduit par automatisme à l’image du plus populaire des savons.
La charade à tiroirs
La charade à tiroirs. Est très proche, dans son principe, aux jeux de mots par substitution. Dans ce jeu les définitions sont formulées par enchainement. Luc Estienne dit que « la charade à tiroirs diffère seulement de la charade simple en ce que la définition de chaque élément y est remplacée par un calembour (ou par une
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