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ÉMOTION ET CONNAISSANCE - Laè

Dispensa al corso di Sociologia delle relazioni interculturali della Prof.ssa Enrica Tedeschi. Trattasi di un saggio di Jean-François Laé dal titolo "ÉMOTION ET CONNAISSANCE. L’EMPRISE DU SENSIBLE DANS L’ENQUÊTE SOCIOLOGIQUE", avente ad oggetto lo stile narrativo delle opere di inchiesta sociologica.

Esame di Sociologia delle relazioni interculturali docente Prof. E. Tedeschi

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ESTRATTO DOCUMENTO

Combien d’événements nous ont été racontés comme s’ils appartenaient à quelqu’un

d’autre, comme s’ils devaient nécessairement appartenir « autant à un autre qu’à soi ».

Redisons-le, cet effort inouï pour se défaire d’un drame qui survient n’est pas seulement

un procès psychologique. C’est un procédé pour désaffecter l’événement, dans l’espéran-

ce de le manier plus tard avec aisance, afin de parvenir à manœuvrer ses intrigantes

figures. « Comme d’un autre » est une puissance de désubjectivation qui interroge les

contraintes sociales. Et l’on se trompe à n’y voir là qu’un pathos ruisselant et à l’aban-

donner à la psychologie.

Cette histoire est une partie de la vie de chacun de nous. Tout le monde ou presque 251

tous pourront peut-être se reconnaître. Surtout ceux qui ont vécu cette sorte de vie

qu’est la mienne. Les hauts et les bas, tout le monde les connaît ou presque tous, mais

on peut dire qu’on les a connus au moins une fois, même sans vouloir s’en vanter. Les

riches comme les moins riches. Ne parlons pas des pauvres pour qui c’est un train-train

.

habituel

5

Robert Lefort introduit son récit par cette note qui happe la vie des autres dans ses

propres bas. En affirmant que cette histoire est une partie de la vie de chacun d’entre

nous, Lefort dé-singularise les événements qui vont suivre, faire qu’ils n’appartiennent

pas moins au lecteur. L’événement se pose sur lui sans pour autant se planter définitive-

ment, comme d’un extérieur étalé sur des intérieurs anonymes dont nous ferions partie.

Comme bien des ouvriers que nous avons rencontrés, Robert Lefort est un bon socio-

logue. Sa vie n’est ni personnelle, ni privée, puisque ce qui lui arrive ne nous arrive pas

moins, et d’autant plus souvent si l’on est pauvre. Pas de différences revendiquées, ni de

« propre à soi », ces événements-là appartiennent « à moitié à celui par qui ils arrivent »,

tant il sait combien la répétition du négatif est partagée par une communauté de destin.

Dans ce « train-train habituel » mis en destin, se tient l’homme célibataire sans travail

que Robert a rencontré tant de fois, ces hommes inemployés et sans attaches familiales,

une communauté silencieuse qui croise la route des célibataires hébergés en foyer, ceux

qui sortent des institutions médico-légales, fréquentent les portes de l’assistance ou la

banque du RMI.

Toulouse. Le 5 juillet 98.

Chers tous, j’espère avant tout que vous allez bien. Ici le temps est beau et chaud. Moi pour l’ins-

tant, tout va à peu près bien, je suis toujours sans emploie. Je sais pas pourquoi mais rien ne va

bien. J’ais même écrit à la mairie pour un emploie. Maintenant si j’ais pas de réponse avant au

moins le quinze juillet, ca voudra dire que tout les photocopies que j’aurais fait n’aurait servie à

rien. Heureusement les dix photocopies me coute que 1,50 F. Mais j’ens n’est bien fait en tout

une vingtaine de chaque. C’est fou se qui faut comme papier administratif pour un seul emploie.

5. C’est la première phrase écrite par Robert Lefort, Fracture sociale, Paris, Desclée de Brouwer, 2000 (avec

Arlette Farge).

Jean-François Laé, « Émotion et connaissance… », S. & R., n° 13, Avril 2002, pp. 247-257.

Et comme je coure plusieur lièvre à la fois. Tout à l’heure je vais recevoir des réponse positives de

tout les côtés et je saurais plus ou allez.

Sinon la santé va a peut près bien. J’ai rendez vous avec le médecin le 6 juillet. J’espère bien refai-

re une nouvelle analyse de sang de manière à voir si le traitement a fait son effet, bien que je resens

toujour quelque anomalie. Il faudrait d’alleur que je lui en parle, j’ai d’alleur peur que c’est pas

trop normal.

Tu trouveras une photocopie, pour le cas ou j’aurais un problème. Il vaut mieux assuré. Je te joint

une aussi pour Ginette. Tu seras surement mieux placé pour lui donné car j’ais pas du tout de c’est

nouvelle. Je finirait par croire qu’elle habite plus chez sa copine.

252 Comme tu peut voir, je n’est nommé que toi, Claudine et Ginette car il me semble que dans la

famille, vous êtes que trois a être interessé par ça. Surtout vous battez pas pour partagé. Un prend

le cadre a maman, l’autre les cadres à papa, et l’autre ma collection de livres qu’on ma offert, elle

est très belle, et mon diplôme.

Mais enfin je suis pas encore mort. On tue pas comme çà une mauvaise graine comme moi.

Enfin je vous quitte très grosse bise à tous.

Très grosse bises à tous. Robert.

Jets d’émotion

Certains événements qu’il raconte sur un ton impersonnel ne le sont que par cette

dimension partagée, sans toutefois les dépersonnaliser, tant il cherche à séparer ce qui lui

appartient ou non. Sous l’air d’un « fait divers », cette posture permet de laisser planer le

sens des choses, une incertitude sur son propre pouvoir d’infléchir son cours. Un fait

divers n’a pas d’autre issue que d’être raconté comme en suspension, puisqu’il n’appar-

tient pas à celui par qui il arrive et qu’il se dit sous le modèle de l’accident. C’est aussi

que l’événement ne peut se déplier que par du narratif pour s’étendre sur des couches

multiples de sens. Il est sans cesse remanié par les individus eux-mêmes. Si les struc-

tures – le pain du sociologue – supposent de l’analytique, des constantes ou des régula-

rités dans le temps, l’événement raconté est au contraire dans la dispersion et les jets

d’émotions.

C’est pourquoi nous n’avons jamais particulièrement mené ou construit des biogra-

phies, ni même des récits de vie, mais plutôt des récits de pratiques traversés par des per-

ceptions et des pensées, des désirs et des croyances qui saisissent le réel. Rien à voir avec

toute idée de totalité. Point de « propre » tant les événements dilatent les rôles et les sen-

timents. Les narrations de pratiques sont des décompositions du sujet au sens fort, des

brouillons d’où l’on extrait des engagements, une topographie des silences, une confi-

guration des sentiments qui donnent à voir une condition ou un sens. On visite des

lieux et des univers mobiles, des situations et des émotions sous l’air du hasard qui auto-

risent une parole nomade et instable. Habiter des événements, c’est parcourir les dis-

Jean-François Laé, « Émotion et connaissance… », S. & R., n° 13, Avril 2002, pp. 247-257.

cordances et les ambivalences « comme d’un autre ». Comment en serait-il autrement

lorsque le corps et l’esprit ont été violemment frappés ? Une sociologie de « la vie pri-

vée » ne vise pas un bios central, la flamme d’un « soi » hypertrophiée, mais plutôt un

socius, tant la souffrance possède ses énoncés et son régime de paroles liés aux discours

qui l’accompagnent (pour la dénier ou l’héroïser, la plaindre ou l’individualiser). Or, ces

lieux frontières n’ont rien de privé. Quand bien même un extérieur s’étalerait à l’inté-

rieur d’un comportement ou d’une pratique, il n’y a guère d’incorporation mécanique

tant les récits nous montrent une puissance de non appartenance à ce qui s’est passé,

non pas encore une indifférence, mais une auto-réflexion qui manipule la position sub- 253

jective et qui, sur elle, agit.

Percevoir pour savoir

Si donc on veut bien entendre la vie non organique des événements et la vie non psy-

chologique du privé, la question se pose alors de savoir s’il ne faut pas valider entre la

parole et l’observation, ce sens que l’on peut appeler la perception. Entre ces deux petites

ouvertures au monde – l’œil et l’oreille – quel statut donner à ces choses inaperçues mais

senties comme ces plages murmurantes de silence ? On sait que l’opération scientifique

est un geste qui écarte les « mauvais détails », les déchets et tout ce qui obstrue l’analy-

. Si voir et entendre appartiennent à un monde sensible dispersé, l’écriture relève de

se 6

l’homogénéité du conceptuel : telle est la grande déchirure du sociologue. Percevoir et

écrire sont des sphères en lutte et en écarts perpétuels. Parce que le sociologue enquête

aussi avec son corps, violente est la crevasse lorsqu’il prend la plume. La question n’est

pas une objection envers les concepts, mais une position méthodologique sur ce qu’en-

quêter veut dire. Elle permet, entre autre, de mesurer toute la différence avec l’historien

debout devant son archive écrite. Bien que celui-ci engage son corps dans sa lecture, il

peut entièrement maîtriser ce corps à corps en relevant la tête. Il n’en va pas de même

dans l’enquête. Des choses arrivent – silences, regards, poses, saut de mots, replis –,

autant d’éléments peu formels qui surviennent sans ordre. Toute enquête est chargée de

degrés d’affection, une vision du proche sous un mode perceptif, une façon de connaître

immanente aux perceptions. L’enquêteur se trouve porté par des émotions – surprises,

chocs, affects –, qui exercent une force constante dans l’intelligibilité qui suivra.

« Être frappé par » est donc le régime ordinaire de l’enquête, lorsque l’attention est

happée par une intensité que l’on ne soupçonnait pas. C’est pour cette raison que les

notes d’observation peuvent prêter à caution, on peut les discuter et émettre des doutes

tant bouillonne la « marmite » interprétative pour les individus eux-mêmes. À quoi

s’ajoute un « travail sur soi » attendu du sociologue. Une posture non loin du dépouille-

6. Albert Piette, « Les détails de l’action», Enquête, n° 6, 1998.

Jean-François Laé, « Émotion et connaissance… », S. & R., n° 13, Avril 2002, pp. 247-257.

ment mental afin de se maintenir en sous-interprétation comme en apnée . Si donc il ne

7

s’agit nullement de faire l’apologie du sentir spontané, ou du non-dit, cela suppose

d’avancer une conception de cette approche de « la vie privée » comme matière sociale.

La méprise nous guette lorsque l’on parle des silences sournoisement fixés sur l’indi-

vidu. Pourtant cet ensemble de références sur « ce qui ne se dit pas », le lot commun des

enquêtes sur la vie privée, n’est pas un isolat caractéristique de la vie privée. Cette

conception courante est désastreuse. Elle tente d’accréditer l’idée que seule les choses

« propres à soi » seraient l’objet de petits secrets. Or, mille choses publiques sont pleines

de silence. De l’un à l’autre, ce qui ne se dit pas est dans un rapport à ce qui se dit, par

254 une intensification de certains savoirs pratiques, une proximité avec certains noyaux de

résistance comme la sexualité, une intensification des formes de sociabilité dans les

divorces par exemple, ou le maintien d’une dissimulation du suicide d’un proche. Les

notations équivoques (confuses ou mystérieuses) ne sont pas propres au privé. Les choses

dites intimes – comme les sentiments eu égard à l’enfance, au conjoint, à la domestici-

té, à la bouteille, au loisir –, ne le sont que dans leur relation aux choses dites publiques.

Parce qu’on a un corps, un champ privé court dans la vie publique (bienséance, fâche-

rie, amitié).

De sorte que le « travail sur soi » de l’enquêteur consiste à prendre ce plus privé

comme un étage d’une dimension publique. L’événement immédiat, le temps familial, le

temps professionnel, le temps d’une activité sociale sont des étages qui communiquent.

Dans cette mesure, il faut concevoir les sentiments comme des complexes possédant un

caractère configurant, par leur capacité à retenir des sentiments partagés, comme des

cadres d’interprétation des pratiques sociales. Parce qu’ils coexistent dans une sphère

publique d’apparition (Hanna Arendt), les sentiments sociaux transportés dans l’enquê-

. Analyser les sentiments comme

te sont à concevoir comme des sédiments-sentiments

8

un sédiment qui se dépose lentement entre les sujets et la société, c’est analyser le senti-

ment comme une posture sociale, un bloc de significations, un complexe qui agit sur

l’événement même.

Considérer une sociologie de la vie privée en ces termes modifie singulièrement la

posture du sociologue qui enquête. Il ne s’agit plus de prendre l’événement raconté

comme une simple « représentation sociale » ou l’effet d’une solide détermination, mais

comme quelque chose qui passe par des perceptions, résiste et incite à l’attention envers

la mobilité des événements. Redisons-le, les émotions mettent dans une certaine dispo-

sition les choses et les événements. Elles possèdent une capacité de l’affecter. Voilà l’ob-

jet réel des récits qu’on nous donne. Soit tout le contraire d’une détermination qui l’or-

7. « L’entretien peut être considéré comme une forme d’exercice spirituel, visant à obtenir, pat l’oubli de

soi, une véritable conversion du regard que nous portons sur les autres dans les circonstances ordinaires de

la vie » (Pierre Bourdieu, La Misère du monde, Paris, Le Seuil, 1993, pp. 913-914).

8. Le sédiment est un dépôt de matière marine, terrestre, fluviale, lacustre, glaciaire qui se fait sur une

longue durée.

Jean-François Laé, « Émotion et connaissance… », S. & R., n° 13, Avril 2002, pp. 247-257.

ganiserait . À quoi sert de construire des architectures conceptuelles qui se rapportent si

9

peu aux perceptions ? Si l’on enseigne en sociologie qu’il ne faut pas être trompé par ses

perceptions (émotions, sentiments), ce pourquoi les concepts sont des ratios pour en-

rayer le mensonge, et grâce auxquelles on ne se trompe pas, on comprend mieux le peu

de place accordée aux enquêtes de terrain sur ce qu’il est convenu d’appeler « la vie pri-

vée ». On voit surtout cette opposition entre les intensités du corps et les ratios du labo-

ratoire, la langue maîtrisé d’une sur-cohérence conventionnelle exigée au profit de l’in-

telligibilité, avec pour corollaire une reddition des choses perçues.

Mes conclusions d’enquête vont dans ce sens, entre l’approche d’un monde sensible 255

et le monde des idées, il ne s’agit pas d’un simple face à face, mais d’une différence irré-

. Alors que l’observa-

ductible entre les forces émotionnelles et le langage de la maîtrise

10

tion vise à évacuer au mieux l’élément causal, la conceptualisation vise à repousser l’ex-

.

périence immédiate en empoignant l’élément causal

11

Ce qui fait problème, c’est cette grande évacuation réciproque.

Congédier la place et le statut de la perception durant toute enquête revient à sup-

primer tout le mouvement de préhension du sens. Or, que fait-on d’autre que de flot-

ter sur le courant réflexif donné dans les récits, ces instants où les sentiments s’ampli-

fient et se déplacent. « De tout ce qui m’arrive, le pire, c’est que cela ne fait plus d’ef-

fet… ». Ce qui ne me fait plus d’effet est un courant de sens qui mutualise les convic-

. Et l’on se méprendrait à

tions, se propage et s’amplifie dans un bouillon d’échanges

12

penser que la perception se tient dans un état sauvage et sans ordre. Elle avance dans

l’ordre de l’instantanéité, du surgissement d’une émotion qui se présente en image sen-

sible, une force qui pousse à penser. Son registre est de l’ordre de la présentation (et non

de la représentation). La modalité de la perception, c’est l’éclair dans un champ actif

d’attention, une occasion occasionnelle, dirait Whitehead, prise dans une trame possible

. L’ordre de la présentation, c’est la dimension

de rapports à d’autres composantes

13

9. « Le travail d’interprétation est inséparable de la perception elle-même », écrit Marc Bloch à propos des

fausses nouvelles qui se propageaient durant la première guerre mondiale (Réflexion d’un historien sur les

fausses nouvelles de la guerre, Paris, Allia, 1999, p. 47).

10. « Il faut distinguer les divers strates géologiques du langage. Le langage des émotions constitue sans

aucun doute la première et la plus fondamentale de ces strates : la fureur, la terreur, le désespoir, le chagrin,

la prière, le désir, la gaieté, le plaisir » (Ernst Cassirer, Essai sur l’homme, Paris, Minuit, 1975, p. 49).

11. Alfred North Whitehead, La Fonction de la raison et autres essais, Paris, Payot, 1969.

12. Cette question surplombe de part en part L’Argent des pauvres (Paris, Le Seuil, 1985) et Travailler au

noir (Paris, Métailié, 1989) qui s’efforcent d’exposer des récits, posent justement la question du passage du

« récit » vers une abstraction plus importante, en prenant garde de ne pas « vider » la narration de sa force

analytique.

13. « Le passage de cette virtualité à l’unité réelle constitue le fait concret actuel, l’acte de l’expérience.

Mais, au cours de ce passage, peuvent se produire des inhibitions, des intensifications, des déviations ou

des concentrations de l’attention, et des émotions ». (Alfred North Whitehead, La Fonction…, op. cit.,

p. 95. Une trame possible).

Jean-François Laé, « Émotion et connaissance… », S. & R., n° 13, Avril 2002, pp. 247-257.


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AUTORE

Atreyu

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DETTAGLI
Corso di laurea: Corso di laurea magistrale in relazioni internazionali
SSD:
A.A.: 2011-2012

I contenuti di questa pagina costituiscono rielaborazioni personali del Publisher Atreyu di informazioni apprese con la frequenza delle lezioni di Sociologia delle relazioni interculturali e studio autonomo di eventuali libri di riferimento in preparazione dell'esame finale o della tesi. Non devono intendersi come materiale ufficiale dell'università Roma Tre - Uniroma3 o del prof Tedeschi Enrica.

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