L'histoire de la langue
Introduction générale
On peut étudier la langue selon deux dimensions temporelles : une dimension synchronique et une dimension diachronique. Si on considère la langue à un moment donné avec ses variations et différences, on adopte une dimension synchronique, alors qu’on étudie une langue d’un point de vue diachronique dans le cas où on observe son évolution dans le temps et on met en comparaison deux “états” synchroniques. La langue n’est pas identique à elle-même : elle subit des variations diaphasiques, diastratiques, diatopiques et diamésiques et elle évolue dans le temps.
On peut étudier la langue aussi sur la base de son histoire interne ou de son histoire externe : dans le premier cas, on observe comment la langue a évolué pendant les siècles en adoptant un point de vue diachronique, tandis que l’étude de l’histoire externe a comme objet les événements historiques qui accompagnent et influencent la langue (comme par exemple les invasions ou le migrations de peuples qui remplacent le substrat et apportent des nouveautés, les événements diplomatiques, les lois interdisant l’emploi d’une langue…). L’étude de l’histoire externe est introduite par Ferdinand Brunot, linguiste qui publie l'œuvre titrée “Histoire de la langue française des origines à 1900”.
Les éléments de similarité parmi les langues de la famille indo-européenne ont poussé les experts à postuler que c’est le proto-indo-européen la langue de laquelle toutes les langues indo-européennes se sont développées.
Les premières peuplades
Vers 600 av. J.-C., la France est occupée par les populations des Ligures dans la région maritime du sud-est et des Ibères dans la zone sud-ouest et ouest du territoire. On possède une idée assez vague de la langue employée par ces peuples : les Ligures utilisaient probablement une langue d’origine indo-européenne assez proche du latin, tandis que les Ibères utilisaient probablement le basque ou une langue encore plus ancestrale. Avec la colonisation romaine de 120 av. J.-C., ces langues ont disparu et elles ont laissé des traces surtout sur les toponymes : les suffixes “anque” et “osc” sont typiques du ligure ainsi que les mots alpins (comme par exemple les termes calanque, avalanche, chamois, chalet…), alors que le toponyme “cére” est emblématique de l’ibère.
À partir de 650 av. J.-C., les Grecs s’installent sur les rives de la Méditerranée et ils fondent des comptoirs commerciaux sur les côtes jusqu’à Nice à l’est et à Leucate à l’ouest. Du moment que les populations locales ne se mélangent pas avec les Grecs, peu de mots passent en français : en effet, les emprunts savants qu’on observe dans la langue française telle qu’elle est actuellement sont bien postérieurs à la période de présence grecque sur les côtes méridionales.
A partir du IIème siècle av. J.-C., les populations locales, sous impulsion gauloise, commencent à se déplacer pour chercher de nouveaux territoires à coloniser. À cette occasion, les Grecs, qui se sentent menacés par l’arrivée des Gaulois, demandent soutien aux Romains, qui trouvent comme ça un prétexte pour coloniser l’aire. Les Celtes, ou Gaulois, sont une myriade de tribus provenant d’Europe centrale (Hallstatt) qui à partir du IXème siècle av. J.-C. s’installent sur les territoires de la France du nord et centrale ; ces peuples ne se réduisent pas à l’occupation de la France, mais ils se dirigent aussi vers l’Espagne, l’Angleterre, l’Asie Mineure et l’Italie.
On est en 120 av. J.-C. quand les Romains, appelés par les Grecs effrayés par les nombreuses guerres entre les tribus gauloises, démarrent leur première colonisation du territoire français et fondent la “Provincia”. Seulement 147 mots gaulois passent en français : c’est le latin qui a emprunté ces mots qui, une fois adoptés par les Romains, ont continué d’évoluer pendant 400 ans de contact. Les fonds gaulois correspondent à des mots appartenant aux domaines des plantes, des animaux et des objets agricoles (exemples : alouette, mouton, benne, arpent, charrue, bruyère, sapin, talus, chêne, cloche, quai, lieue, valet, vassal…).
La conquête romaine et le procédé de “romanisation”
1ère étape
Au IIème siècle av. J.-C. (160-120) les Romains conquièrent la Gaule transalpine et fondent la “Provincia Narbonensis” dans le territoire de l’actuelle Provence. Ce sont les Grecs qui, menacés par l’avancée des Gaules vers le sud, demandent l’aide des Romains qui trouvent comme ça un prétexte pour occuper la zone méridionale de la France et mettre en œuvre une intense pratique de romanisation de l’aire.
2nde étape
Au Ier siècle av. J.-C. (58-51) à la suite d’une expédition de Jules César à la tête d’onze légions, les Romains occupent la Gaule du nord et ils divisent le territoire en 4 provinces distinctes : la Narbonnaise au sud, l’Aquitaine, la Lyonnaise et la Belgique. L’arrivée romaine coïncide avec un parcours de latinisation des populations locales qui absorbent le modèle administratif romain. Au nord, où les provinces sont administrées par un gouvernement qui représente l’empereur, la romanisation est plus faible en raison d’une occupation moins prolongée qu’au sud, qui en revanche dépend directement du Sénat.
Du moment que le latin dans ces zones devient la langue de promotion sociale puisque la population latine s’intègre avec l'aristocratie gauloise, cela favorise l’apprentissage du latin et l'installation d’une diglossie. L’école et les échanges commerciaux constituent deux facteurs ultérieurs qui encouragent l’adoption du latin, un latin qui est une langue non littéraire, simplifiée, familière, contaminée avec les parlers locaux et qui prend la dénomination de “sermo cotidianus”.
D’autres facteurs de latinisation sont en outre l’écriture latine, la christianisation et paradoxalement aussi le début des invasions germaniques en occasion desquelles on emploie le latin comme langue véhiculaire. Du moment que les aristocrates n’arrivent plus à maîtriser le latin classique, ce sont les clercs qui gardent le latin scolaire.
Les changements lexicaux du latin
- Édere (ambigu edo, es) - comedere - manducare — manger
- Loquor, loqui - parabolare — parler
- Ferv(e)re - bullire — bouillir
Mots expressifs
- Crus - gamba — jambe
- Caput - testa — tête
Diminutifs
- Auris - auricola — oreille
- Agnus - agnellus — agneau
Abandon des formes irrégulières
- Ferre - portare — porter
- Ire - ambulare — aller (vadere: je vais)
Autres évolutions
- Perte des déclinaisons et création des articles et des prépositions
- Extension des auxiliaires
- Perte de distinction phonétique vocalique longue-brève
Évolutions
Vers le IIIème siècle, avant la chute de l’empire, le procédé de désagrégation de la société débute. Une série d’événements met en œuvre un véritable renforcement du sentiment d’appartenance à la romanité et perpétue le latin. En 212 l’édit de Caracalla étend la citoyenneté à tous les hommes libres de l’empire et à partir du IIIème siècle le christianisme commence à se diffuser sur l’ensemble du territoire romain en permettant au latin de se perpétuer et de progresser. En 313 l’édit de Constantin donne liberté de culte au Christianisme, qui avec l’édit de Thessalonique de 380 devient religion unique de l’empire. Au IVème siècle, la population urbaine apparaît donc pleinement convertie et l’implantation de nombreuses abbayes ne fait qu’augmenter le sentiment d'appartenance à la romanité.
C’est déjà à la fin du IIIème siècle (275) que les populations barbares des Alamans et des Francs font leur entrée en Gaule. Afin de mieux contrôler le vaste territoire impérial, en 395 les Romains divisent l’empire avant l'arrivée des Alains, des Suèves, des Vandales, des Burgondes et des Francs en 407. Suite à la première prise de Rome de 410 aux mains des Wisigoths, on assiste à une première germanisation de l’empire : dans cette première phase de brassage, les Romains exploitent les barbares comme mercenaires et leur accordent des terres à cultiver ; toutefois, après la déposition de l’empereur Romulus Augustule, l’empire va s'effondrer et les Francs s’installent en Gaule, les Alamans en Alsace et les Burgondes en Bourgogne.
Le gallo-roman ou proto-français
Les Francs : la dynastie mérovingienne
Peu après la chute de l’empire d’occident, les Francs Saliens (du nom de la loi salique qui prévoit une succession masculine du royaume) occupent le royaume gallo-romain. Clovis (466-511), appartenant à la dynastie des Mérovingiens, devient le premier roi de la “Francie”, dénomination qu’on donne à la zone d’occupation des Francs. En 496 le roi se convertit au christianisme après un procédé d’assimilation qui le conduit à adhérer aux usages et traditions locaux.
Entre 507 et 511 les Francs cherchent à conquérir l’ouest de la France en se battant avec les Wisigoths. C’est sous le règne de Clotaire 1er, en 534, qu’on unifie le royaume des Burgondes avec celui des Francs. Pour ce qui concerne la langue administrative, on choisit d’abandonner le francique en faveur du latin, qui sera ensuite déplacé par l’emploi du francien. Ce qu’on observe c’est donc une situation de bilinguisme au nord : même si on continue à employer le francique comme langue des situations informelles, le latin est la langue choisie pour l’éducation, l’écriture des textes et la loi salique.
Les influences franciques
Le superstrat francique a influencé non seulement la prononciation et la phonétique du français, mais aussi quelques secteurs du lexique avec 600 mots qui sont d’abord passés en romain et plus tard en français ; parmi ceux-ci on trouve des toponymes et des suffixes dérivationnels comme -ard, -aud, -ais, -er, -ier et les verbes en -ir. Du point de vue de la prononciation, le superstrat francique a apporté le h aspiré, l’amuissement du a final en /ə/ (florem > fleur), le changement de timbre des voyelles toniques (cantare > chanter) et la palatalisation des consonnes intervocaliques (c>j, p>v, t>chute).
Les emprunts au francique
- Termes de la féodalité comme par exemple fief, félon et baron
- Termes liés à la guerre : guerre, hache, fauve, frapper, taper, guetter, dérober, flèche
- Adjectifs de nationalité : allemand et anglais
Les Vikings
Les Vikings sont les derniers peuples qui entrent en France. Leurs premières incursions datent de 790, mais c’est à partir du IX-Xème siècle que les pirates scandinaves assaillissent les côtes nord et ouest de la France en se déplaçant par bateau et en remontant aussi les fleuves. En 911 Charles le Simple est contraint à leur donner la Normandie après 4 sièges de la ville de Paris. La pacification et la conversion au christianisme améliorent les rapports avec les Francs : les Vikings imitent leurs usages et ce sont eux qui porteront le français en Angleterre et en Sicile.
Les legs linguistiques des Vikings intéressent surtout le lexique lié à la mer (ex. vague) et aux embarcations.
Les Mérovingiens
Entre VIème et VIIème siècle, définis obscures puisque mal documentés, le royaume commence à se détériorer et il est partagé entre les fils des rois mérovingiens. Les descendants de Clovis qui succèdent le roi Dagobert (639) sont définis “roi fainéants” du moment que le territoire ne compte ni sur un pouvoir central ni sur ressources économiques suffisantes. En outre, les écoles publiques disparaissent, l’église perd son influence avec un clergé ignorant qui pratique en sermo humilis/incultus/simplex et le morcellement du territoire est propice à la formation des dialectes. Les copistes aussi gardent seulement une compétence passive du latin (la compétence active avait cessé au début du VIIème siècle).
La dynastie carolingienne
Charlemagne et la “Renaissance carolingienne”
Charlemagne est le premier grand unificateur de territoires européens dispersés et c’est aussi le premier roi qui s'intéresse au rétablissement de l’école. La dynastie carolingienne est issue de Charles Martel, un grand conquérant qui arrête l’avancée des Arabes en Europe dans la célèbre bataille de Poitiers de 732. Pépin le Bref, son fils, est le premier roi de la dynastie, inaugurée en 751. Charlemagne a accès au pouvoir en 768 et il est sacré empereur du Saint Empire romain germanique pendant la nuit de Noël du 800. Son royaume cherche à retracer les anciennes limites de l’empire romain en s'étendant du nord de l’Espagne jusqu’aux limites orientales de l’Allemagne.
Le roi, comme langue courante à la cour, utilise le francique rhénan, mais il a le désir d’apprendre le latin et de le restaurer du moment que son empire n’est que la continuation de l’empire romain ; c’est pour cette raison qu’il s’adresse au moine Alcuin pour qu'il enseigne le latin aux moines à travers la lecture de la Vulgate (Bible traduite par Saint Jérôme). C’est en fonction de ça que sous l’empire de Charlemagne on parle de “renaissance” carolingienne : pendant son royaume le latin devient la langue de l’état et de l’Eglise et l'enseignement est organisé sur trois niveaux : le niveau des élites, des religieux et des enfants avec les curés.
On parle de “renaissance” non seulement pour identifier le procédé de réorganisation du système scolaire mais aussi pour la redécouverte des textes latins qui permettent au latin classique de garder son importance. Toutefois, la population n’utilise pas cette langue, elle parle, en revanche, une langue “vernaculaire” et elle n’arrive pas à comprendre ni le discours de l’église ni celui du pouvoir royal. Cette situation de diglossie entraîne évidemment des conséquences et la reconnaissance de l’existence du “français”. En 813, en occasion du Concile de Tours, le concile des évêques et les chapitres monastiques ordonnent de prêcher en langue romane/rustique parce qu’ils constatent la difficulté du peuple de comprendre la Parole de Dieu et la prédication des prêtres. C’est pour cette raison qu’on identifie le 813 comme l’année de naissance du proto-français.
À la mort de Charlemagne en 814, son successeur est le fils Louis le Pieux, qui meurt en 840. Après son décès, le territoire est divisé en 3 “bandes” parmi ses fils Charle le Chauve, Louis le Germanique et Lothaire ; les deux premiers signent une alliance contre le frère aîné Lothaire : le serment est prêté en présence et dans la langue des soldats de l’autre armée. Il s’agit donc du premier témoignage écrit de proto-français, un texte contenu dans l'œuvre latine de Nithard, cousin des trois princes.
Les Serments de Strasbourg : analyse du texte
Texte 1 : latin classique (ler siècle)
Per Dei amorem et per christiani po puli et nostram commumem salutem, ab hac die, quantum Deus scire et posse mihi dat, servabo hunc meum fratrem Carolum, et ope mea et in quacumque re, ut quilibet fratrem suum servare jure debet, dummodo mihi idem faciat et cum Clotario nullam pacis pactionem faciam.
Texte 3 : roman original (842)
Pro deo amur et pro christian poblo et nostro commun saluament d'ist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo, et in aiudha et in cadhuna cosa, si quid il mi altresi fazet et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai qu'iunquam façlam, quae.
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